7 min. de lectureCes critiques fallacieuses sont d’abord du divertissement

Les pitreries fallacieuses prétendant critiquer la science économique n’ont probablement aucune vocation à générer le moindre débat d’idée

Pour une raison qui m’échappe, la semaine dernière #EconTwitter (la partie anglophone de Twitter dédiée à la science économique) s’est retrouvé jonché de critiques complètement pétées contre la science économique. Cette pollution me donne l’occasion de discuter l’objectif réel de pareilles critiques.

Pour commencer, je vous propose de nous attarder sur quelques unes de ces critiques. Vous n’allez sans doute pas être déçu·e du voyage.

Une farandole de critiques fallacieuses

Voici la première :

Dans la science économique, il y a eu un “progrès cumulatif” consistant à distiller de l’idéologique dans sa forme la plus forte. Il n’y a quasiment eu aucun progrès scientifique.1

Blair Fix, 23 octobre 2021

Chiche, on demande à ce monsieur de fournir des preuves de ce qu’il avance ? Car souvenez-vous, ce sont à ceux qui avancent des affirmations de les prouver. Mon petit doigt me dit que dans le cas précis, fournir des preuves de ce qui est avancé va être compliqué…

Pour le prochain, je ne vous mets que le premier tweet – parce que le reste de son fil est un millefeuille argumentatif sans queue ni tête, et du fait de la loi de Brandolini, il me faudrait des jours pour tout débunker. Ses arguments sont de toute façon globalement peu intéressants.

La science économique néoclassique est une sacrée drogue. Elle n’a pas de théorie des prix, ne prend pas en compte l’inflation, and tous ses modèles présument l’existence d’un “homo œconomicus” parfaitement rationnel qui “maximise son utilité” avec de l’information parfaite.2

Cory Doctorow, 18 octobre 2021

L’intégralité de ce qui est dit dans ce tweet est faux. D’abord, il y a une théorie des prix. J’en veux pour preuve que c’est littéralement sur une telle théorie que repose… l’intégralité de la microéconomie théorique, et par extension, la macroéconomie théorique. Excusez du peu. Ensuite, tous les modèles ne supposent pas des homo œconomicus“parfaitement rationnels” (avec, sans doute, un gros contresens sur ce qu’est réellement homo œconomicus) – ou alors il faudrait m’expliquer toute la littérature complètement mainstream sur la rationalité limitée et cette autre littérature complètement mainstreamintégrant les biais cognitifs. Deux littératures qui ont émergé depuis… les années 1960 pour la première, les années 1970 pour la deuxième. Là aussi, excusez du peu. Enfin, tous les modèles ne supposent pas une “information parfaite” – ou alors il faudrait m’expliquer la littérature, elle aussi complètement mainstream et que je pense bien connaître puisque mes recherches de doctorat reposent dessus, sur les asymétries d’information. Cette littérature date des années 1970 et a donné plusieurs prix Nobel – dont celui, pas spécialement récent, de 2001. Là aussi, excusez du peu.

Pour le dernier tweet, on est encore une fois dans l’argumentaire sans preuve, qui a en plus le bon goût d’être à la limite du complotisme :

L’objectif de tweets comme celui-ci [il fait référence à un autre tweet dont l’auteur défend que lire les classiques de la science économique ne sert pas à grand chose] est de masquer (ou de nier l’existence) des hypothèses idéologiques de la science économique mainstream, en la reliant à un domaine comme les mathématiques, où tout le monde apprend (et généralement tombe d’accord) de plus en plus à mesure que le temps passe.3

Joe Weisenthal, 22 octobre 2021

Je ne vois en plus pas très bien le rapport entre ne pas lire les classiques d’une discipline et une supposée volonté de masquer un supposé projet idéologique supposément caché dans les hypothèses des modèles. En quoi lire Smith, Ricardo, Marx, Keynes ou Schumpeter permettrait de rendre ce supposé projet idéologique plus visible ? Vu la pauvreté de l’argumentation, on ne le saura sans doute jamais.

Tous ces tweets plus faux et fallacieux les uns que les autres ont généré des centaines de likes. C’est peu de dire qu’ils ont été extrêmement mal reçus par mes collègues économistes sur #EconTwitter… Et dans la mesure où leurs arguments sont de toute façon factuellement infondés et généralement fallacieux, il n’y a rien à en dire à part les débunker ; ces “critiques” ne peuvent fondamentalement pas servir de substrat à aucun débat d’aucune sorte. Ce qui pose la question de leurs objectifs : puisqu’elles ne sont pas là pour ouvrir un débat, à quoi servent-elles ?

Je pense qu’une explication extrêmement convaincante (lue ici) est qu’il s’agit avant tout de produits de… divertissement.

  1. In economics, there has been ‘cumulative progress’ in distilling ideology to its most potent form. There has been almost zero scientific progress.
  2. Neoclassical economics is a hell of a drug. It has no theory of prices, no account of inflation, and its models all presume the existence of a perfectly rational “homo economicus” who is a “utility maximizer” with perfect information.
  3. The purpose of tweets like these is to conceal (or deny the existence of) the idelogical assumptions embedded in mainstream economics, by likening it to a field such as math, where everyone just learns (and generally agrees on) more and more over time.

Vous devez être membre Plus pour lire la suite

Déjà membre Plus ? Connectez-vous pour lire ce numéro →

Olivier Simard-Casanova

Par Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique