12 min. de lectureNos émissions de gaz à effet de serre : un état de lieux

J’inaugure mes articles sur les liens entre économie et environnement avec un état des lieux de nos émissions de gaz à effet de serre

Lorsque j’avais annoncé vouloir aborder la question du réchauffement climatique sur L’Économiste Sceptique en mai dernier, j’avais expliqué qu’il me faudrait du temps pour écrire mes premiers articles sur le sujet. En cause : il me fallait, et me faut encore, me documenter sur le sujet.

Cet article inaugure mes articles consacrés à l’environnement. Avant d’aborder les dimensions économiques du réchauffement climatique, il m’a semblé important de commencer par un état des lieux. C’est ce à quoi s’attache cet article. Bonne lecture !

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En bref

La section En bref vous propose un résumé du contenu de l’article. Très utile si vous n’avez pas le temps de le lire en entier, ou si vous souhaitez en scanner le contenu.

Cet article aura été un exercice d’humilité sur ce que je ne savais pas sur le réchauffement climatique. Assez logiquement pour un économiste, j’en suis (re)venu aux données pour me documenter – et en particulier, celles relatives aux gaz à effet de serre.

Mon objectif est avant tout d’apprendre afin de mieux comprendre, dans l’objectif de pouvoir ensuite dérouler un raisonnement économique sur les liens entre réchauffement climatique, et nos sociétés et nos économies.

Les premières données notables concernent les quantités accumulées de CO2 dans l’atmosphère par les humains depuis 1750 : c’est littéralement exponentiel.

Les quantités annuelles (qui s’ajoutent chaque année aux quantités déjà cumulées) suivent elles aussi une exponentielle :

On comprend donc pourquoi certains scientifiques qui étudient le climat tiennent des discours alarmistes. Mais attention : réorienter nos économies vers un meilleur bilan carbone sera une tâche gigantesque. Si réduire ces émissions était facile, nous l’aurions sans doute déjà fait. Les injonctions et les appels, fussent-ils alarmistes, ne permettent pas de soudainement rendre simples des évolutions qui ne le sont pas. Je pense qu’il faut être humble, à la fois sur les diagnostics et sur les solutions.

Pour autant, on a des raisons de penser qu’il n’y a aucune fatalité. L’Europe et l’Amérique du Nord sont parvenues à stabiliser leurs émissions annuelles :

Ces deux régions émettent toujours du CO2, émissions qui viennent s’ajouter à celles déjà accumulées, mais en quantité stable ou réduite d’une année sur l’autre. Ce qui n’est pas le cas de l’Asie, et en particulier de la Chine :

Pour autant, Europe et Amérique du Nord ont chacune émises un tiers des quantités totales de CO2 émises par les humains dans l’atmosphère – le tiers restant étant grosso modo le fait de l’Asie.

Certes, les données en provenance d’Europe et d’Amérique du Nord esquissent qu’un chemin est possible. Mais on est encore très loin d’avoir résolu le problème. Car même si nous parvenions demain à ne plus émettre la moindre molécule de CO2, le CO2 déjà stocké dans l’atmosphère ne va pas disparaître. Ce qui explique pourquoi nous avons d’ores et déjà acquis un réchauffement climatique de 1°C.

Ne vous trompez pas sur ma démarche : il ne s’agit pas de pointer du doigt untel ou untel. Mon objectif est avant tout de comprendre le réchauffement climatique, ses déterminants socioéconomiques et les solutions susceptibles de marcher. Car l’objectif de long terme est bien d’identifier du mieux possible les solutions susceptibles de marcher. L’enjeu est à mon avis trop important pour se satisfaire d’un wishful thinking.

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Ma démarche

Écrire cet article aura été un exercice d’humilité. Humilité par rapport à ce que je pensais savoir sur le réchauffement climatique. J’avais, comme une grande partie de la population, une connaissance superficielle des faits stylisés autour du réchauffement climatique – en science économique, on appelle “faits stylisés” les faits empiriques saillants autour d’une question de recherche. Une connaissance superficielle des faits stylisés est un niveau de connaissance insuffisant pour pouvoir écrire des articles de vulgarisation sur le sujet.

Comme j’en parlais dans l’article annonçant Plus, la formule payante de L’Économiste Sceptique, j’avais conscience de ce manque de maîtrise – et j’avais, et j’ai toujours d’ailleurs, prévu de me documenter. La question, toutefois, était de savoir par où commencer. Le réchauffement climatique est un phénomène vaste et complexe, plus encore lorsqu’il s’agit de discuter ses liens avec nos sociétés et nos économies. Il ne s’agissait pas de partir dans toutes les directions. D’autant que je veux aborder les liens entre nos sociétés et nos économies et les questions environnementales en général, pas seulement le réchauffement climatique.

Assez logiquement pour un économiste, j’en suis (re)venu aux données. Que nous disent-elles sur le réchauffement climatique, et en particulier sur les gaz à effet de serre ? Ce sont des données sur ces questions que je vous propose d’aborder dans cet article.

Bien évidemment, je ne suis pas devenu expert du réchauffement climatique en trois mois. Il y a encore beaucoup de choses que je ne sais pas. Et même quand j’en saurais un peu plus, je ne serai toujours pas expert. Là n’est pas mon objectif.

Mon objectif est d’apprendre afin de mieux comprendre. Et mon apprentissage ne fait que commencer. J’ai fait le maximum pour me documenter rigoureusement pour cet article, mais je n’ai aucun doute qu’il y aura des erreurs et/ou des imprécisions. Si vous en décelez, n’hésitez pas à m’en faire part dans les commentaires. Je suis ouvert à toute critique – pourvu qu’elle soit constructive, argumentée et bienveillante. L’Économiste Sceptique, c’est aussi vous qui le faites !

Un dernier point : je ne compte pas expliquer en long, en large et en travers les mécanismes physiques derrière le réchauffement climatique (ni dans cet article, ni dans les suivants). D’autres le font bien mieux que moi, et je suis de toute façon économiste : ce qui m’intéresse, c’est d’avoir en tête les principaux faits stylisés pour dérouler un raisonnement économique. Parce que c’est bien dans la formidable croissance économique que l’humanité a connu depuis deux siècles que se situe la cause du réchauffement climatique que nous vivons aujourd’hui.

Des quantités exponentielles de CO2

Commençons par un rappel simple : la planète se réchauffe car des quantités importantes de gaz à effet de serre (en premier lieu desquels le CO2) ont été émises dans l’atmosphère par les humains. Il est, je crois, facile de se convaincre que ces quantités sont effectivement importantes simplement en regardant la quantité cumulée de CO2 émise dans l’atmosphère par les humains depuis 1750 :

Entre 1750 et 2019, c’est ainsi plus de 1500 milliards de tonnes de CO2 qui ont été émises.

Cette quantité cumulée suit une exponentielle. Ce qui est à mon avis notable sur ce graphique, c’est que la phase explosive de l’exponentielle arrive après les années 1950. Cette explosion qui, soit dit en passant, s’est accompagnée d’une explosion sans précédent du niveau de vie un peu partout dans le monde, est finalement récente. Contrairement à certains récits, cette explosion ne date pas des débuts du capitalisme ni des premières révolutions industrielles – même si l’augmentation des émissions de CO2 a commencé dès ces époques.

Si on regarde la quantité de CO2 émise chaque année (ce qui revient à regarder la dérivée de la courbe du précédent graphique), on constate là aussi que les émissions de CO2 1) augmentent chaque année 2) à un rythme de plus en plus élevé, suivant là aussi une exponentielle :

Pour les matheux dans la salle, dans la mesure où la dérivée d’une exponentielle est aussi une exponentielle, ce deuxième graphique ne sera pas une surprise. Chaque année, c’est plus de 35 milliards de tonnes de CO2 qui sont rejetées dans l’atmosphère par les humains. Et ces 35 milliards de tonnes de CO2 viennent s’ajouter à celles déjà émises.

En voyant ces graphiques, on comprend bien le ton alarmiste d’un certain nombre de scientifiques spécialisés dans l’étude du climat : les émissions de CO2, principales responsables du réchauffement climatique, continuent à augmenter (et donc à s’accumuler) à un rythme de plus en plus élevé. Et les quantités déjà émises resteront dans l’atmosphère. Même si demain on parvenait à ne plus émettre la moindre molécule de CO2, il faudrait faire avec celles déjà émises. Pour rappel, la température mondiale moyenne a déjà augmenté d’environ 1°C. Parce que les quantités de CO2 déjà émises sont acquises, cette augmentation de 1° est elle aussi acquise.

Pour autant, j’aimerais d’ores et déjà apporter une nuance importante face à ces nombreux appels à l’action : si réduire ces émissions était facile, nous l’aurions sans doute déjà fait. Les injonctions et les appels, fussent-ils alarmistes, ne permettent pas de soudainement rendre simples des évolutions qui ne le sont pas. Pour cette raison, je pense qu’il faut aborder la nécessaire transition vers un meilleur bilan carbone avec humilité, à la fois sur les diagnostics socioéconomiques et sur les possibles solutions. La transformation de nos sociétés et de nos économies, quelque soit l’option que nous choisirons collectivement, ne pourra qu’être lourde et, d’une manière ou d’une autre, radicale. Il n’y a, en l’état, ni recette miracle, ni solution évidente. J’aurais tendance à me méfier de quiconque prétend détenir une sorte de solution miracle. Même chose à propos pour celles et ceux qui auraient une explication monocausale à nous proposer. Le phénomène est manifestement complexe, et doit être envisagé comme tel. Sinon, on court le risque, à mon avis inacceptable, de l’échec.

Des motifs d’espoir

La question des solutions et des efforts à déployer pour enrayer le réchauffement climatique est une question centrale. Les dangers posés par le réchauffement climatique feront, et font en réalité déjà, peser des coûts très élevés sur nos sociétés ; il est important d’agir pour réduire ces coûts à leur minimum.

Pour autant, en écoutant un certain discours catastrophiste, nous serions d’ores et déjà condamnés. Ce qui, de mon point de vue, est une attitude étrange, car si nous sommes condamnés, à quoi bon faire le moindre effort ? Si j’apprends qu’il me reste quelques années ou décennies à vivre, je ne veux pas les passer à faire des efforts pour éviter une issue dont je sais qu’elle est inévitable ; je veux les passer à profiter de la vie au maximum !

Surtout, les données montrent qu’il n’y a vraisemblablement aucune fatalité. Les précédents graphiques de l’article montraient les émissions de CO2 au niveau mondial. Si on décompose les émissions par région, on se rend compte que l’histoire récente est plus nuancée que cette augmentation exponentielle :

On voit en effet que l’Europe et l’Amérique du Nord sont en train de stabiliser leurs émissions annuelles – voire de les réduire un peu pour l’Europe. Est-ce que ça suffit ? Absolument pas, car chaque année, ces régions continuent à émettre du CO2 – qui viennent s’ajouter aux quantités déjà accumulées. Mais ces émissions ont cessé d’augmenter d’une année sur l’autre. Ce qui prouve bien qu’il est possible à la fois d’agir et d’obtenir des résultats, fussent-ils modestes et insuffisants.

Surtout, on se rend compte sur le graphique précédent que l’explosion récente des émissions mondiales est en grande partie le fait de l’Asie. C’est encore plus net lorsque l’on zoome sur la période postérieure à la Seconde Guerre Mondiale et que l’on affine les zones géographiques :

La Chine est un “nouveau” grand émetteur, de même que l’Inde et plus généralement le reste de l’Asie. Leur décollage est clair si on les représente à côté de quelques autres grands pays et blocs géographiques :

Bien évidemment, rappeler ces faits n’équivaut pas à pointer ces pays du doigt. Un fait n’est en lui-même ni une excuse, ni une accusation. L’Asie est un continent immensément peuplé, et qu’il y ait une explosion des émissions de CO2 signifie qu’il se développe économiquement. Bien peu seront prêts à argumenter qu’un équilibre (faibles émissions ; grande pauvreté) soit préférable à une trajectoire d’équilibre (émissions en augmentation ; pauvreté en réduction).

Pour autant, et comme le montre deux des précédents graphiques, l’explosion des émissions de CO2 en Asie efface complètement les efforts récents de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

L’épineuse question des émissions cumulées

Dans les négociations internationales, la Chine et les pays asiatiques rappellent aux pays occidentaux qu’avant de parvenir à maîtriser, voire à réduire, leurs émissions annuelles de CO2, ces derniers ont émis des quantités importantes de CO2 pendant des phases passées de leur développement. Et les données sur les émissions cumulées valident complètement le substrat empirique de cet argument :

En 2019, l’Europe et l’Amérique du Nord ont en effet chacune émise environ un tiers du CO2 émis par les humains depuis 1750 :

Continent Émissions cumulées Part
Afrique 45.882 Md t 2.8%
Asie 507.517 Md t 31.5%
Europe 525.127 Md t 32.6%
Amérique du Nord 469.659 Md t 29.2%
Océanie 20.475 Md t 1.3%
Amérique du Sud 41.636 Md t 2.6%

De mon point de vue, l’argument selon lequel l’Europe et l’Amérique du Nord ont massivement participé aux émissions de CO2 totales ne doit pas justifier une inaction climatique, en particulier des pays asiatiques. On peut toutefois comprendre qu’imposer des régulations environnementales à des économies en croissance comme celles de l’Asie serait injuste – là où, dans des phases de croissance similaires, les économies européennes et nord-américaines n’ont pas eu à s’en soucier.

Pour autant, il ne faut pas non plus ignorer les efforts entrepris par l’Europe et l’Amérique du Nord – efforts qui commencent à s’observer dans les données. Bien évidemment, et comme je l’écrivais plus haut, même en arrivant à la situation hypothétique où les émissions annuelles de CO2 de l’Europe et de l’Amérique du Nord seraient nulles, cela ne fera pas disparaître les quantités gigantesques de CO2 accumulées dans l’atmosphère.

Mais il me semble que c’est exagéré de faire comme si rien n’était possible. L’Amérique du Nord, et plus encore l’Europe, montrent qu’il existe des solutions. Qui ne sont en l’état pas satisfaisantes puisque ces deux régions continuent à émettre d’importantes quantités de CO2 chaque année. Mais un chemin semble exister. Et c’est ce chemin que je veux explorer avec vous.

Informer et comprendre

Ainsi s’achève mon premier article sur l’environnement. Je pense qu’il donne une bonne idée de la manière dont je veux aborder l’environnement sur L’Économiste Sceptique : sans dogmatisme, avec un ton le plus neutre possible, et avant tout pour essayer de comprendre. Je n’ai pas d’idéologie à vous vendre, je n’ai pas de solution miracle à vous vendre, je n’ai pas de programme politique à vous vendre, et le but de ces articles n’est ni de vous terrifier, ni de vous rassurer : il est de m’informer, et de vous informer.

Ce que je veux, en l’état, c’est comprendre le réchauffement climatique, ses déterminants socioéconomiques et les solutions susceptibles de marcher. Car je pense que nous serons toutes et tous d’accord que des solutions susceptibles de marcher, c’est quand même mieux que des solutions qui n’ont que peu de chances de marcher. Mon objectif de long terme est de réussir à identifier du mieux possible ces différentes solutions. L’enjeu est à mon avis trop important pour se satisfaire d’un wishful thinking. Le voyage ne fait que commencer !

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Olivier Simard-Casanova

Par Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique