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Homo œconomicus n’est pas si égoïste qu’on le dit

Des critiques disent que la science économique (et donc les incitations) supposerait des agents économiques fondamentalement égoïstes. Il n’y a rien de plus faux.

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Après l’article de la semaine dernière où je montrais qu’il est infondé de réduire la science économique à une “science de l’argent”, il est temps de débunker un autre mythe à son sujet : des critiques disent que la science économique supposerait des agents économiques fondamentalement égoïstes. Il n’y a pourtant rien de plus faux. Et c’est important d’avoir en tête que cette critique est fausse pour utiliser correctement le concept d’incitations dans une démarche sceptique.

En bref

La section En bref vous propose un résumé du contenu de l’article. Très utile si vous n’avez pas le temps de le lire en entier, ou si vous souhaitez en scanner le contenu.

  • Avec cet article, vous allez faire connaissance avec homo œconomicus, qui est “l’être humain” de fiction (stylisé) des modèles de choix dans la science économique
  • Homo œconomicus, c’est un agent qui a) a des préférences, à savoir des choses qu’il aime, des choses qu’il n’aime pas, le tout avec des intensités potentiellement différentes b) essaie d’avoir le plus de ce qu’il aime et le moins de ce qu’il n’aime pas c) rencontre des contraintes diverses qui l’empêchent d’avoir une infinité de ce qu’il aime, et rien de ce qu’il n’aime pas. Il essaie d’avoir le plus de ce qu’il aime, le moins de ce qu’il n’aime pas, le tout en tenant compte des contraintes qu’il rencontre. C’est ce que l’on appelle de l’optimisation sous contraintes.
  • Certaines critiques prétendent que cette version stylisée suppose des humains qui seraient égoïstes, parce que ce qui intéresse homo œconomicus, ce sont d’abord ses propres préférences. C’est une présentation très trompeuse de ce que fait homo œconomicus.
  • On sait, depuis les années 1960 au moins et les travaux de Gary Becker, qu’il est possible de modéliser des préférences “altruistes”, c’est-à-dire qui prennent en compte les préférences et le bien-être d’autres agents. Et de fait, des pans entiers de la littérature en science économique modélisent des comportements “non-égoïstes”. Que homo œconomicus ait des préférences individuelles n’est donc qu’une technique de modélisation – et rien d’autre. La critique d’un homo œconomicus qui serait fondamentalement égoïste est un homme de paille.
  • Quand bien même la science économique ne serait pas capable de modéliser les choix “altruistes”, le fait est que les humains n’ont pas uniquement des motivations altruistes. Il est donc nécessaire d’avoir des modèles “d’égoïsme” pour avoir une science économique capable d’expliquer le plus grand nombre possible de phénomènes sociaux, économiques et politiques.
  • Cette critique vient souvent de personnes ayant un objectif politique ou de proéminence médiatique personnelle, et repose sur une condamnation morale plutôt que scientifique. La science a des dimensions morales et politiques qu’il ne faut pas nier. Mais refuser des résultats de recherche sur la base d’arguments moraux plutôt que scientifiques, ça n’a rien à voir avec “les dimensions morales et politiques” de la science, et tout à voir avec l’obscurantisme.
  • La science économique, ses méthodes et ses résultats sont trop souvent caricaturés par une certaine vulgate médiatique. Et c’est dommage, car c’est une science puissante, riche et nuancée, et ces caricatures empêchent de profiter pleinement de ses apports.
  • Quand on utilise le concept d’incitation, ce dernier s’applique donc aussi bien aux décisions impliquant des gains non-monétaires qu’à des décisions de nature altruiste. Il peut permettre aux sceptiques de repérer à des kilomètres les bonimenteurs, quelques soient leurs motivations – monétaires ou non-monétaires, altruistes ou égoïstes.

Dites bonjour à homo œconomicus

Pour bien comprendre les tenants et les aboutissants de la question de l’égoïsme dans la science économique, il faut d’abord faire connaissance avec homo œconomicus. Peut-être en avez-vous déjà entendu parler. Si c’est le cas et que vous n’êtes pas économiste, c’est probablement… plutôt en mal. Avant de débunker un certain nombre de choses fausses à son sujet, commençons par expliquer de quoi il s’agit exactement.

Homo œconomicus est le terme qui est parfois utilisé pour décrire “l’être humain” des modèles standards utilisés par les économistes. Cet “être humain” est une fiction, au sens de tous les modèles sont des fictions – d’où mes guillemets à “être humain”. En langage d’économiste, on parlera d’un être humain “stylisé”.

C’est un point à mon sens important à avoir en tête sur la méthodologie de la science économique : les économistes ne prétendent généralement pas que leurs modèles de choix soient une représentation ontologique (“réaliste”) de la réalité. Personne (ou quasiment personne) ne prétend vraiment que les mécanismes qui y ont lieu sont les mêmes que ceux qui se passent “dans la vraie vie”1.

Je prendrai le temps de rédiger un (ou plusieurs) article(s) à l’avenir qui détailleront précisément en quoi consistent ces modèles qui utilisent homo œconomicus. En l’état, on peut se contenter de l’explication en trois points suivante.

Tout d’abord, homo œconomicus est doté de préférences. Il y a des choses qu’il aime, d’autres qu’il n’aime pas, avec des intensités spécifiques pour chacune de ces choses. Il peut par exemple intensément ne pas aimer X (“je déteste X”), et ne pas aimer mais moins intensément Y (“je ne suis pas fan de Y”). Et ainsi de suite.

Ensuite, homo œconomicus cherche à avoir le plus de ce qu’il aime, et le moins de ce qu’il n’aime pas. Dans un monde “idéal” (au sens du modèle, pas dans un sens moral), il aurait une infinité de ce qu’il aime, et zéro de ce qu’il n’aime pas. Sauf qu’il rencontre des contraintes. Il a un budget limité, il a une quantité d’énergie limitée, il a un temps limité, et ainsi de suite. Ces contraintes l’empêchent d’avoir une infinité de ce qu’il aime, et zéro de ce qu’il n’aime pas. Il va donc essayer d’avoir le plus de ce qu’il aime, le moins de ce qu’il n’aime pas, le tout en prenant en compte les contraintes qu’il rencontre. On parle d’optimisation sous contraintes2.

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Dans un langage d’économiste, homo œconomicus représente l’agent économique au cœur de la théorie du choix rationnel – la théorie qui est elle-même au cœur de la science économique. À noter qu’il faudra là aussi revenir dans un prochain article sur ce que signifie “rationnel” pour un économiste, car le sens du terme en science économique est très différent de son sens courant, et fait l’objet de nombreux contresens – y compris de la part de certains économistes.

Qu’a donc fait de mal homo œconomicus ?

Maintenant que vous avez une petite idée de ce qu’est homo œconomicus, venons-en à la critique. Que lui est-il donc reproché ?

Les reproches qui lui sont adressés sont nombreux, certains sont fondés, certains (beaucoup, et sans doute trop selon moi) ne le sont pas. Pas au sens où il y a matière à désaccord. Plutôt au sens où la critique porte sur des réalités scientifiques qui n’existent tout simplement pas ! En langage sceptique, il me paraît tout à fait approprié de parler d’hommes de paille… Dans cet article, je vais m’intéresser à ce qui est peut-être l’homme de paille le plus fréquent au sujet d’homo œconomicus : il serait fondamentalement “égoïste”.

Cette critique repose sur l’argument suivant : puisque homo œconomicus cherche à avoir le plus de ce que lui aime, et le moins de ce que lui n’aime pas, cela en ferait un agent centré sur ses seules préférences, qui n’aurait pas grand intérêt pour les autres. Il s’agit toutefois d’une présentation hautement trompeuse de l’approche de ces modèles.

Ce que fait vraiment homo œconomicus

Comme je le disais plus haut, cette critique que homo œconomicus serait fondamentalement égoïste est au mieux une incompréhension de ces modèles, au pire un hideux homme de paille.

En fait, il est totalement possible, et je suis bien placé pour le dire pour l’avoir fait moi-même dans certaines de mes recherches, de modéliser un homo œconomicus qui a des préférences “altruistes” – en tout cas, qui intègrent tout ou partie des préférences des autres homo œconomicus. Conceptuellement et techniquement (mathématiquement), c’est d’une limpidité à peu près totale. Ce qui explique sans doute pourquoi, dès les années 1960 (et peut-être même encore plus tôt), Gary Becker a modélisé des comportements de ménages où l’un des conjoints prend en compte les préférences de l’autre conjoint ou de ses enfants (en plus des siennes propres) lorsqu’il ou elle prend ses décisions. Donc non seulement c’est faisable d’intégrer des comportements altruistes dans homo œconomicus, mais en plus, ça se fait très régulièrement, et ce depuis plus de cinquante ans au moins !

Il y aurait sans doute une discussion de fond à avoir sur la définition que l’on donne à “égoïsme” et “altruisme”. Autant, ce sont des termes dont on a une intuition sans doute assez clair de ce qu’ils représentent dans la vie de tous les jours. Mais lorsqu’il s’agit de les utiliser dans un travail scientifique, il faut les définir précisément. Si mes préférences incluent vos préférences, est-ce vraiment de “l’altruisme” ? De “l’égoïsme” ? Ce genre de question de définition ouvre la porte à de nombreuses nuances et discussions compliquées – quand il ne s’agit pas de controverses. Reste que si l’on s’en tient à une définition proche de la définition courante, à savoir que l’égoïsme serait de n’être intéressé que par son intérêt propre, dire que les agents économiques seraient fondamentalement “égoïstes” ne colle tout simplement pas avec la littérature scientifique.

Est-ce qu’il est possible de modéliser un homo œconomicus qui prend en compte les préférences des autres, qui dérive de la satisfaction de faire une activité sans rien attendre en retour, et j’en passe ? La réponse est oui, à toutes ces questions. Et une fois encore, ce sont des variations mineures très faciles à écrire à partir du modèle “égoïste” de base.

Plus fondamentalement, comme homo œconomicus ne suppose pas du tout des agents “égoïstes” (au sens courant du terme), la discussion autour des limites de cette hypothèse (inexistante) d’”égoïsme” n’est pas un sujet qui agite les économistes3. Nous nous contentons, dans nos recherches et pour la plupart d’entre nous, d’utiliser les modèles à notre disposition, parfois d’en proposer de nouveaux, parfois de critiquer les anciens, en essayant d’identifier ce que permettent de dire, et ce que ne permettent pas de dire, ces modèles et les résultats qu’on en tire. Parfois, cela a du sens de modéliser des agents “égoïstes”, parfois, cela a du sens de modéliser des agents “altruistes”. Tout dépend, en fait, de la question de recherche – et de la stratégie de modélisation retenue.

Cette obsession autour d’un “égoïsme” d’homo œconomicus n’est pas partagé par les économistes – et pour cause, puisqu’il n’y aucun “égoïsme” évident, et donc aucun substrat pour cette obsession.

Et si c’était vrai ?

Toutefois, admettons pour l’exercice que ce soit vrai. Supposons que les économistes modélisent des humains purement égoïstes – qui vont poursuivre uniquement leurs intérêts personnels et être totalement indifférents à ce qu’il arrive aux autres. Est-ce si problématique que ça ?

D’après moi, c’est en partie problématique parce qu’il est établi que les humains sont une espèce qui affiche des comportements altruistes. De fait, des modèles avec seulement de l’égoïsme empêcheraient sans doute d’expliquer correctement les comportements altruistes – et donc poseraient problème pour expliquer des pans entiers de notre vie sociale, politique et économique. Mais… il est établi que les humains ont aussi des comportements égoïstes. On peut juger ces comportements négativement d’un point de vue moral, mais le fait est qu’ils existent. Et à ce titre, si l’on souhaite expliquer scientifiquement les comportements humains, y compris ceux qui nous dérangent, il faut être aussi capable d’expliquer les comportements égoïstes. Avoir des outils théoriques pour le faire me paraît donc être nécessaire pour avoir une science économique efficace – c’est-à-dire capable d’expliquer un grand nombre des phénomènes qui entrent dans le champ de son objet d’étude.

Qui fait cette critique, et pourquoi ?

Cette critique d’un supposé “égoïsme” qui serait fondamentalement ancré au cœur de la science économique est souvent utilisée par une classe de critiques de la discipline, dont l’une des stratégies consiste à jeter un discrédit moral (plutôt que scientifique) sur cette dernière. Pour quelles raisons ? Elles sont multiples, mais j’en vois deux principales : pour mettre de côté des résultats qui gênent leurs objectifs politiques, et pour continuer à se faire inviter sur les plateaux télé en se présentant comme un “David contre Goliath qui lutte contre une pensée dominante déconnectée du réel”. Si la science économique supposait de l’égoïsme partout et tout le temps sans possibilité aucune d’altruisme, quel serait donc le projet moral et politique de celles et ceux qui la font ? Quelle serait donc la crédibilité de ces gens qui ne daignent pas s’intéresser aux comportements altruistes, qui vivent dans une tour d’ivoire où l’humanité ne serait mue que par des intérêts égoïstes ?

Je ne nie pas la dimension morale ou politique de la recherche scientifique. Encore moins en économie. Je ne nie pas non plus qu’il existe une interprétation philosophique (et non scientifique) des travaux de certains économistes autour de l’idée que “laisser les gens suivre égoïstement leur intérêt personnel aboutit à l’optimum social” – des points que j’aborderai dans de futurs articles. Mais… il ne faut pas confondre “la dimension morale ou politique de la recherche scientifique”, qui est une question compliquée, avec :

  • faire une présentation fallacieuse, ou a minima trompeuse, de certains modèles ou résultats scientifiques dans le but de servir des objectifs politiques, aussi nobles soient-ils
  • rejeter un résultat scientifique, une classe de modèles, voire même une discipline scientifique toute entière, sur des bases morales sans jamais se soucier de la validité empirique, ni des résultats en question, ni même de la validité empirique de l’argument qui sert à faire la critique conduisant à ce rejet
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Dans les deux cas, il ne s’agit rien de moins que d’obscurantisme. Que cet obscurantisme serve un objectif personnel de proéminence médiatique, de vente de livres ou que sais-je encore (des incitations non-monétaires que j’ai abordé dans le précédent article), ça n’en demeure pas moins toujours de l’obscurantisme.

La vulgate médiatique autour de la science économique (au moins en France), prend souvent cette dernière, ses méthodes et ses résultats un peu de haut. Cette vulgate réduit les “êtres humains” modélisés par les économistes à des êtres mus par l’argent et leur seul intérêt personnel. Or ces modèles sont beaucoup plus puissants et beaucoup plus versatiles que ce que cette vulgate laisse entendre. Et je n’ai pas encore mentionné, ni les tests empiriques de ces modèles (parce que oui, le test empirique des modèles est d’une affligeante banalité en science économique), ni leurs développements plus récents autour de l’économie comportementale (parce que non, l’économie comportementale ne « débunke » pas du tout la “science économique”, en bonne partie parce que l’économie comportementale fait désormais partie intégrante de la science économique !). Et tout ceci est bien dommage, car en présentant de manière aussi fausse et caricaturale une science pourtant riche, puissante et nuancée, on passe trop souvent à côté de ses apports. Sans nier qu’elle a aussi ses problèmes et ses difficultés, que je compte également aborder. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

Pour les sceptiques

Comme je l’ai discuté lors du premier article, il me paraît important d’intégrer le concept d’incitation dans la boîte à outils sceptique. Ce qui suppose de l’utiliser correctement – pour éviter d’aboutir à des conclusions fragiles, fausses, voire fallacieuses.

La semaine dernière, j’expliquais que le concept d’incitation s’applique aussi bien à des situations où le gain est monétaire comme non-monétaire. Cette semaine, j’ajoute donc qu’une incitation ne suppose pas du tout que les motivations des agents soient nécessairement “égoïstes”. On peut lire tous les choix sous l’angle des incitations, quelque soit leur nature.

Vous comprenez peut-être pourquoi je suis convaincu que le concept d’incitation a tant de sens dans la boîte à outils sceptique. Parce qu’il permet de repérer les bonimenteurs à des kilomètres, quelques soient leurs motivations – monétaires comme non-monétaires, égoïstes comme altruistes. Et si vous vous demandez par quel miracle des bonimenteurs patentés peuvent avoir des motivations altruistes, n’oubliez pas que l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions…

  1. Les économistes ont tendance à surtout s’intéresser à la validité empirique des prédictions de leurs modèles, même s’il est faux de dire que les économistes ne s’intéressent jamais à la dimension ontologique de leurs modèles.
  2. Vous avez peut-être déjà entendu parler du modèle de l’offre et de la demande avec ses fameuses deux courbes qui se croisent. Le résultat de l’optimisation sous contrainte que je viens de décrire, c’est la demande individuelle. Et lorsque l’on agrège les demandes individuelles, on obtient la fameuse courbe de demande du modèle.
  3. À titre personnel, et alors que cela fait bientôt dix ans que je travaille avec des modèles impliquant des formes “d’altruisme”, je n’ai jamais été confronté à une telle controverse. Elle existe peut-être, mais si c’est le cas, c’est sans doute une controverse mineure d’un sous-champ spécifique.

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Cet article fait partie de la série thématique :
Posted by
Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique

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