9 min. de lectureCe concept de science économique qui manque aux sceptiques

Pour le premier article de la newsletter L’Économiste Sceptique, j’aimerais introduire un concept central de la science économique qu’il serait très utile d’avoir explicitement dans la boîte à outils sceptique : le concept d’incitation.

Comme vous allez le voir en listant cet article, le concept d’incitation est très riche. En fait, les incitations sont un sujet d’étude tellement vaste au sein de la science économique qu’il n’est ni envisageable, ni possible, d’en faire le tour en un seul article. Je peux d’ores et déjà vous annoncer qu’il y aura plusieurs articles à leur sujet.

En bref

  • Une incitation, c’est quelque chose qui nous encourage à choisir une alternative plutôt qu’une autre. C’est choisir une alternative parce que l’on a intérêt, un gain, à la choisir.
  • Les incitations sont un concept central dans la science économique. Cette dernière est certes une discipline qui étudie l’économie (et j’en parlerai dans de futurs articles), mais elle est avant tout une discipline qui étudie nos choix – économiques, mais pas seulement. Il y a un corpus scientifique théorique, empirique et expérimental considérable qui porte sur les incitations.
  • Le gain sous-jacent à une incitation peut être monétaire (le gain à choisir une alternative donnée consiste en de l’argent), mais le gain peut aussi être non-monétaire : psychologique, social, politique, et ainsi de suite. On peut vouloir choisir une alternative donnée pour être reconnu, pour plaire à quelqu’un, pour avoir du prestige et/ou du pouvoir, et ainsi de suite.
  • Introduire explicitement le concept d’incitation dans la boîte à outil sceptique peut permettre à la fois d’introduire la science économique, son corpus scientifique, ses méthodes, et ainsi de suite au sein de la communauté sceptique, mais aussi de systématiser à l’aide d’un concept clair et robuste le questionnement des intérêts des parties prenantes dans un débat
  • Identifier où sont les incitations des personnes qui défendent un argument donné ne permet pas de dire si l’argument est vrai ou faux, fallacieux ou non. Cela permet d’ajuster notre degré de confiance en l’argument utilisé – et donc de savoir s’il faut sortir le bullshitomètre et le vérifier, ou si l’on peut lui faire confiance.

Les incitations, qu’est-ce donc ?

Intuitivement, une incitation est quelque chose qui nous encourage à nous comporter d’une certaine manière.

Pour les économistes, c’est-à-dire les chercheur.se.s spécialistes de la science économique, l’intuition sera formulée un peu différemment : l’incitation est quelque chose qui nous encourage à choisir une alternative plutôt qu’une autre. Le premier terme majeur étant ici choisir – le second encourage, je le discuterai dans un prochain article1.

C’est peu de dire que les conceptions fausses sur la science économique sont nombreuses – et exploitées, souvent avec un cynisme consommé, par des bonimenteurs qui se font une carrière médiatique, vendent des livres ou mènent des combats politiques à bon compte. La conception fausse que je vais aborder juste après n’est peut-être pas la plus spectaculaire, mais c’est sans doute la première qu’il faut régler dans une newsletter à l’intersection entre la science économique, le scepticisme scientifique et la politique : avant d’être la science qui étudie le fonctionnement de nos économies (ce qu’elle est aussi, et je compte bien aborder cette dimension dans de prochains articles), la science économique est avant tout la science qui étudie nos choix. Au point d’ailleurs que les économistes ont développé des littératures scientifiques très riches sur des choix non-économiques comme les décisions de justice, la criminalité, la bureaucratie ou encore les comportements électoraux et politiques – la liste n’est pas exhaustive. Il y a bien évidemment une littérature tout aussi abondante sur les choix économiques. Mais ce sont loin d’être les seuls choix que les économistes étudient.

Les incitations étant quelque part ce qui aiguille tous nos choix, en permanence et dans virtuellement toutes les situations, on comprend très bien pourquoi c’est un concept aussi central dans la science économique actuelle. Cette célèbre citation de The Armchair Economist (un livre dont je vous déconseille la lecture même si j’en cite un extrait) par Steven E. Landsburg l’illustre très bien :

Most of economics can be summarized in four words: “People respond to incentives.” The rest is commentary.


En français :

La plupart des recherches en économie peuvent être résumées en cinq mots : “les gens répondent aux incitations”. Le reste n’est que littérature.

Quelques exemples pour mieux comprendre

Au-delà des seuls économistes, nous avons en fait toutes et tous l’intuition de ce qu’est une incitation. L’incitation, c’est choisir une certaine alternative parmi plusieurs parce que l’on a intérêt à choisir cette alternative-là. Dans le jargon de la science économique, on préfère parler de gain plutôt que d’intérêt – même si “intérêt” peut aussi s’utiliser.

Voici quelques exemples d’incitations, avec les gains associés, pour bien illustrer ce dont il est question :

  • le suspect coupable d’un meurtre (qui a bien tué la personne) a une incitation à mentir aux policiers – pour ne pas finir en prison, pour protéger sa réputation et son image
  • le suspect innocent d’un meurtre (qui n’a pas tué la personne) a une incitation à dire la vérité aux policiers – pour ne pas finir en prison, pour protéger sa réputation et son image, parce qu’il trouve important que la vérité triomphe
  • même si sur le moment on n’a pas forcément envie, on peut avoir une incitation à dire “oui” à nos ami.e.s qui veulent aller en soirée – pour rester intégré dans ce groupe d’ami.e.s, pour ne pas passer pour la personne pas drôle du groupe, pour continuer à recevoir leurs invitations, pour plaire à une ou plusieurs personnes au sein de ce groupe
  • dans une rencontre amoureuse, on a une incitation à se présenter sous un angle plus favorable qu’on ne l’est en réalité – pour augmenter nos chances de plaire à la personne que l’on rencontre
  • une entreprise dont le produit se vend très bien a une incitation à continuer à le produire et à l’améliorer – pour augmenter son chiffre d’affaires
  • une entreprise en difficulté a une incitation à demander des aides à l’État – pour ne pas faire faillite, pour éviter de se lancer dans un effort important de restructuration en profondeur
  • un bonimenteur qui perçoit des revenus grâce à des contenus complotistes, de fausses médecines, etc. a une incitation à continuer à produire ces contenus – pour continuer à percevoir ces revenus

Comme le montrent ces exemples, le gain qui sous-tend une incitation peut-être monétaire (ou matériel) – mais pas nécessairement. Il peut aussi s’agir d’un gain en réputation, en prestige, en influence, en satisfaction personnelle, dans le fait de plaire à quelqu’un à qui on a envie de plaire, et ainsi de suite. On distingue les incitations monétaires et les incitations non-monétaires.

Les incitations, monétaires comme non-monétaires, sont souvent multiples, peuvent aller dans des directions différentes et varier dans le temps, et varient d’une personne à l’autre – car fondamentalement, une incitation dépend de nos préférences, et même si nos préférences ont une dimension collective, elles ont aussi une dimension individuelle.

Plus généralement, ces exemples ne prétendent pas couvrir tous les angles de ce que sont et les situations que recouvrent les incitations. En fait, certains de ces exemples sont critiquables, au sens où identifier où sont exactement les incitations des uns et des autres n’est pas un exercice facile – précisément parce qu’elles dépendent de préférences individuelles qui sont souvent difficilement observables. Par exemple, le bonimenteur complotiste du dernier exemple peut ne pas croire une seule seconde en ses propres arguments complotistes – en parfait cynique, il ne les utilise que pour générer un revenu. Mais il peut aussi dériver de la satisfaction d’avoir une audience, de faire partie d’une communauté, d’être respecté par un certain nombre de personnes. Identifier les incitations des un.e.s et des autres est quelque chose de compliqué – mais c’est utile et important, et de mon point de vue il faut essayer, en particulier dans le cadre d’une démarche sceptique.

En quoi le concept d’incitation est utile aux sceptiques

L’idée que les agents agissent en fonction de leurs intérêts n’est évidemment pas nouvelle dans le scepticisme. Je pense que tout le monde aura compris qu’un médecin homéopathe a un intérêt à défendre l’homéopathie, car au-delà de ses propres croyances sur la validité empirique (inexistante, pour rappel) de cette pratique, il a sans doute aussi une clientèle, lui rapportant un revenu, peut-être aussi un certain prestige et une satisfaction personnelle, qu’il souhaite conserver.

La nouveauté consiste plutôt à introduire de manière formelle à la fois le concept, mais aussi (et surtout) tout l’attirail scientifique qui lui est associé. Comme je l’écrivais plus haut, l’étude des incitations est au cœur de la science économique, et ce depuis des décennies. Il y a donc une immense littérature théorique et empirique (y compris expérimentale) à leur sujet – et tout un écosystème de concepts liés. Mon argument consiste à dire que la boîte à outils sceptique serait très certainement encore plus robuste si, au lieu d’avoir “l’intuition” des incitations, on les intégrait à nos raisonnements en nous appuyant sur une vaste littérature scientifique.

En outre, j’y vois une belle occasion de présenter, de lever un certain nombre de malentendus sur, et de discuter la science économique elle-même : ses concepts, ses traditions, ses méthodes, son épistémologie, ses pratiques, ses dérives et ses problèmes, et ainsi de suite. La science économique a bien d’autres choses à offrir à la communauté sceptique que le seul concept d’incitations. Et à en juger par ce que j’ai pu observer, vous êtes très nombreuses et nombreux à manifester une vraie curiosité à son égard ! Pourquoi ne pas en profiter pour faire d’une pierre, deux coups ?

Introduire le concept et la littérature scientifique associée est aussi de nature à ancrer dans la pratique sceptique le questionnement systématique des intérêts des parties prenantes dans un débat. Une fois encore, je ne dis pas qu’aucun sceptique n’a jamais pris l’habitude de lire un argument sous l’angle de l’intérêt de celui ou celle qui l’utilise. Mais avoir un concept clair et robuste, et le concept d’incitation est clair et robuste, permet de simplifier ce travail en le rendant moins coûteux. Moins coûteux, il est plus facile de le systématiser.

Il me semble qu’essayer d’identifier les incitations est une habitude importante, car une fois que l’on a identifié où se situe l’intérêt de la personne qui défend un argument donné, cela permet de juger plus finement quelle confiance l’on peut donner à cet argument. Si un journaliste, dont la carrière, les ventes de livres et le prestige reposent sur son opposition aux pesticides, utilise un résultat scientifique en apparence négatif pour les pesticides, on comprend bien pourquoi ce journaliste a intérêt à utiliser ce résultat précis. Et cela appelle à ne pas croire ce résultat sur parole et à le vérifier par ailleurs. Inversement, si le même résultat est utilisé par un chercheur spécialiste des pesticides mais qui est totalement indépendant, par exemple un universitaire, le besoin de confirmer par ailleurs ce résultat est nettement moins fort.

Identifier où se situent les incitations des uns et des autres ne permet pas de savoir si un argument donné est vrai, ou faux. Mais c’est une aide très précieuse pour identifier plus finement le degré de confiance, ou de défiance, avec lequel on doit prendre l’argument qu’utilise quelqu’un dans un débat. Sommes-nous en présence d’un argument utilisé de bonne foi, ou devons-nous jeter un œil attentif sur notre bullshitomètre ?

Pour toutes ces raisons, je pense que les incitation peuvent nous aider à améliorer notre vigilance sur les discours des uns et des autres, et in fine à détecter plus facilement les discours fallacieux, ou en tout cas trompeurs.

Conclusion

Comme je le disais dans l’inauguration du reboot du nouvel Économiste Sceptique mardi, je souhaite labourer cet espace à l’intersection entre la science économique et le scepticisme scientifique. Il me semble que l’article que vous venez de lire est une bonne illustration du type du contenu que je souhaite produire, et de ce que je souhaite apporter à la communauté sceptique.

Bien évidemment, il s’agit aussi du premier article que je publie. Il n’est sans doute pas parfait, et les prochains articles évolueront forcément. N’hésitez pas à me faire part de votre avis sur ce premier article. Je l’écris autant pour moi que pour vous. Vos retours me sont utiles. Je dois aussi prendre mes marques : écrire un article par semaine, bientôt deux quand la version payante sera lancée, c’est littéralement quelque chose que je n’ai jamais fait dans ma vie. Il me faudra quelques semaines pour me glisser dans ces nouvelles habitudes.

Sur les incitations en elles-mêmes, j’ai laissé de nombreuses portes ouvertes dans cet article : comment les économistes ont construit et utilisent ce concept ? Quelles en sont les limites ? Comment les identifier ? J’ai aussi envie de faire une sorte d’exercice d’application de ce qu’un raisonnement avec les incitations ouvre comme portes en prenant l’exemple des militant.e.s politiques – un sujet qui a pas mal occupé les discussions dans la communauté sceptique francophone ces derniers temps, en particulier sur les questions politiques liées aux sciences humaines et sociales. Et comme je le disais aussi dans l’article inaugurant le reboot, parce que les sciences humaines et sociales ont de grandes proximité avec des questions politiques, je compte aussi aborder “la politique” sur L’Économiste Sceptique.

J’espère que vous aurez trouvé ce premier article intéressant. Si c’est le cas, n’hésitez pas à le partager par tout moyen à votre disposition pour faire connaitre L’Économiste Sceptique 🙂 Merci, et à vendredi prochain !

  1. Rapidement : une incitation n’est pas déterministe. Ça n’est pas parce qu’un agent rencontre une incitation qui l’encourage à choisir une alternative plutôt qu’une autre qu’il va nécessairement choisir cette alternative. Comme souvent en sciences humaines et sociales, on raisonne en probabilité : une incitation augmente la probabilité que l’agent choisisse une alternative plutôt qu’une autre.

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Olivier Simard-Casanova

Par Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique