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Il faut que l’on parle du réchauffement climatique et de l'environnement

Ou pourquoi j’ai une mauvaise intuition sur ce que dit Jean-Marc Jancovici, et pourquoi que je veux explorer cette intuition

11 min. de lecture
Il faut que l’on parle du réchauffement climatique et de l'environnement

Suite à de riches (mais intenses) échanges sur Twitter ce week-end, j’ai pris une décision : je vais aborder l’environnement et le réchauffement climatique sur L’Économiste Sceptique. Il tourne dans les médias (et ailleurs) un certain nombre de discours en apparence rigoureux, mais qui, en tant que sceptique, me mettent très mal à l’aise – en premier rang desquels celui de Jean-Marc Jancovici. Il est temps de s’intéresser à ces discours et de les décortiquer.

J’en profite pour souhaiter la bienvenue à toutes celles et à tous ceux qui se sont abonné depuis samedi !

En bref

La section En bref vous propose un résumé du contenu de l’article. Très utile si vous n’avez pas le temps de le lire en entier, ou si vous souhaitez en scanner le contenu.

  • Suite à une série de tweets que j’ai publié ce week-end où je critique l’argument “vous ne pouvez pas avoir une croissance infinie avec une planète finie”, le nombre d’abonné.e.s a connu sa croissance la plus importante depuis le lancement du reboot
  • Surtout, ces tweets ont généré des discussions où les propos de Jancovici ont souvent été cités – comme “preuves”. Or, une partie de ces discussions m’ont mises mal à l’aise.
  • Tout d’abord, de trop nombreux arguments ont montré un inquiétant manque de prudence épistémique sur la science économique, son épistémologie et ses méthodes. Surtout, j’ai trop souvent lu des propos dignes de tenants parmi certains fans de Jancovici – j’ai par exemple reçu mes deux premières accusations de servir un lobby !
  • Je ne connais pas bien les arguments de Jancovici, mais ceux que je connais où il parle d’économie, ce sont des hommes de paille outrageusement caricaturaux assénés avec un ahurissant aplomb
  • Il est pourtant extraordinairement important de bien comprendre l’origine fondamentalement économique, sociale et politique du réchauffement climatique et des problèmes environnementaux afin de proposer des solutions susceptibles d’être efficaces. Oui, il y a urgence, et c’est précisément parce qu’il y a une urgence que nous avons une responsabilité morale à nous assurer que nos solutions seront efficaces.
  • J’avais déjà prévu d’aborder la question de l’environnement et du réchauffement climatique sur L’Économiste Sceptique. J’ai pris la décision d’accélérer. Je compte également m’intéresser en détail aux arguments de Jancovici. Et je compte continuer à aborder la science économique, ses méthodes et le scepticisme scientifique – car il sera nécessaire d’être au clair sur toutes ces dimensions pour mener correctement la réflexion sur le réchauffement climatique, les problèmes environnementaux et leurs solutions.
  • Parce que je veux produire des articles les plus rigoureux possibles, il va me falloir du temps pour me former à la recherche en économie sur l’environnement et le réchauffement climatique (qui ne sont pas mes domaines de recherche). Il va aussi me falloir du temps pour me familiariser avec les arguments de Jancovici.
  • Malheureusement, pour consacrer ce temps à ces recherches je vais devoir renoncer à d’autres activités professionnelles. Avec bientôt un doctorat d’économie en poche, cela implique que je doive renoncer à des revenus substantiels. Et après plus de dix ans de galères financières, je suis réticent à l’idée de (trop) renoncer à ces revenus.
  • Néanmoins, vous pourrez bientôt m’aider : je lancerai le 18 mai (à 18h) la version payante de L’Économiste Sceptique, qui était prévue dès le lancement du reboot. Cette version payante donnera accès à du contenu en plus des articles du jeudi, qui ont vocation à rester gratuits – afin d’être accessibles au plus grand nombre.
  • Si vous êtes déjà abonné.e à la newsletter, vous recevrez par email tous les détails de la version payante directement par email le 18 mai à 18h. Si vous n’êtes pas déjà abonné.e, n’hésitez pas à le faire pour ne pas manquer l’annonce !

Croissance infinie et planète finie

Depuis samedi, le nombre d’abonné.e.s à la newsletter a fait un bond spectaculaire. En réalité, c’est la croissance la plus importante que la newsletter ait connu – plus importante encore que lors de son lancement ! La raison ? J’ai publié cette série de tweets, reproduite ici avec quelques modifications mineures pour en faciliter la lecture, où j’explique en substance que l’argument “vous ne pouvez pas avoir une croissance infinie avec une planète finie” n’a d’après moi pas grand sens (source) :

“Vous ne pouvez pas avoir une croissance infinie avec une planète finie”

C’est un argument souvent entendu, qui semble en apparence raisonnable mais qui n’a pour moi aucun sens. Comme le dit Max Roser, qui argumente que l’on devrait viser une croissance infinie ?

Surtout, c’est totalement mettre de côté l’influence colossale du progrès technique, qui permet de transformer des trucs en ressources naturelles – et donc d’étendre (avec la technologie) le stock de ressources naturelles.

Quand vous inventez le feu, les arbres deviennent une ressource naturelle. Idem avec la voile et le vent. Idem avec les centrales nucléaires et l’uranium. [Idem avec] le fracking avec le gaz de schiste. Et ainsi de suite.

Sauf que le truc avec le progrès technique (et plus généralement, l’innovation) c’est qu’il a une composante fondamentalement imprévisible – comme le montre la théorie de la croissance endogène. Qui saura dire quelles technologies nous aurons dans 10 ans ? 20 ans ? 50 ans ?

Regardez donc tous ces livres ou films qui se projetaient dans le futur et qui, souvent, se sont complètement plantés. Nous n’avons pas de voitures volantes, pas de tuyaux qui amènent la nourriture dans nos cuisines, etc

Les deux parties de l’argument sont donc problématiques, à la fois l’idée que l’objectif serait une croissance “infinie”, et que les ressources seraient “finies”. Comme souvent, c’est (beaucoup) plus compliqué que ça

@UnEmpiriciste en parle souvent, et j’aimerais moi aussi parler de tout ça sur L'Économiste Sceptique – mais pas dans l’immédiat. Il me semble que si on intègre ce que nous a appris la théorie de la croissance endogène dans les raisonnements sur les ressources naturelles, tout un tas de conclusions sur leur “épuisement” s’effondrent, ou sont en tout cas substantiellement altérées.

Et je ne suis pas DU TOUT en train de nier qu’il y a de la surexploitation. C’est juste plus compliqué que ça.

C’est peu de dire que ces tweets ont généré de nombreuses discussions – la page de mes notifications sur Twitter a été un raz-de-marée permanent pendant trois jours. Dans ces discussions, les arguments et propos de Jancovici ont fréquemment été mentionnés, souvent comme “preuves”. Mais certaines de ces discussions m’ont mis très mal à l’aise.

(Im)prudence épistémique

Pour commencer, une part très substantielle des discussions ont montré un inquiétant manque de prudence épistémique. J’ai passé trois jours à lire des opinions sur la science économique basées sur des faits qui n’en sont pas, sur une connaissance de la science économique (et plus généralement des SHS) d’une extrême fragilité, sur des conceptions épistémologiques souvent naïves et très superficielles.

Comprenez moi bien : le problème n’est pas de dire des choses fausses, ni de ne pas savoir. Nous disons toutes et tous des choses fausses, moi inclus, nous ne savons pas tout sur tout, moi inclus. Le problème, c’est de défendre avec un aplomb démesuré des opinions basées sur des clichés mal informés. On ne peut pas se prévaloir “de la science” pour affirmer (et à juste titre) la réalité du réchauffement climatique et d’un certain nombre de problèmes environnementaux, et en même temps manifester une forme d’obscurantisme scientifique à l’égard d’autres disciplines toutes aussi scientifiques comme les SHS. Les sciences, ça n’est pas un buffet où l’on ne prend que les résultats, les méthodes ou les disciplines qui nous arrangent.

Pour vous donner deux exemples, je suis extrêmement dubitatif avec l’idée qu’il y aurait des sciences “dures” et des sciences “molles” – avec une sorte de hiérarchie entre les deux. C’est une distinction couramment utilisée, mais je doute qu’elle soit basée sur des conceptions épistémologiques solides. L’argument réductionniste consistant à dire que “à la fin, tout n’est que de la physique” me semble lui aussi d’une grande fragilité. Tout d’abord, c’est une tautologie, qui ne fournit donc aucun cadre d’analyse intéressant. C’est aussi un argument qui oublie que la science économique étudie avant tout nos choix – un domaine sur lequel la physique n’a sans doute rien d’intéressant à nous dire. Enfin, s’il existe des disciplines autonomes de la physique comme la chimie, la biologie, la psychologie, l’histoire ou la sociologie, c’est bien parce qu’il existe des effets d’échelle qu’il faut étudier pour ce qu’ils sont, ce qu’un réductionnisme naïf empêche totalement de faire.

Une réthorique qui m’interpelle

Le second aspect qui m’a mis mal à l’aise dans ces discussions, c’est le discours de tenant de certains des fans de Jancovici – j’ai bien écrit “certains”, je ne fais pas de généralité ! J’ai par exemple eu droit à mes deux premières accusations de “faire partie d’un lobby” – par curiosité, j’ai posé la question mais on n’a jamais su me dire lequel… Le nombre de personnes ayant cette attitude de tenant m’a semblé suffisamment élevé pour que je m’interroge : est-ce qu’il n’y aurait, dans le discours de Jancovici, des arguments problématiques ? Si oui, lesquels ?

Je ne connais pas bien le détail des idées que défend Jancovici. Les rares fois où je l’ai entendu parler d’économie, j’y ai retrouvé le même manque de prudence épistémique dont je parlais plus haut. Pire, de ce que j’en ai vu, sa “critique” de la science économique est un grossier homme de paille. Ce court extrait est un sommet de caricatures et de simplisme, et si j’avais à me prononcer sur quoi en faire, ma réponse serait de tout jeter à la poubelle. En tant que sceptique, quand j’entends des propos aussi faux, assénés avec un tel aplomb, ça ne peut forcément que m’interpeller.

Vous comprenez sans doute pourquoi j’ai cette mauvaise intuition concernant les propos de Jancovici.

L’importance d’avoir des solutions efficaces

Au-delà de l’inquiétante réthorique de Jancovici, il y a une autre question à mon sens (nettement) plus importante : le réchauffement climatique et la dégradation de notre environnement sont une réalité scientifique. On en perçoit déjà les premiers effets, et ces effets vont empirer au cours des prochaines décennies. Loin de moi de plonger dans des discours catastrophistes, encore moins millénaristes, mais le fait est que l’enjeu est bien réel – et il appelle à des solutions. Mais à quelles solutions ?

En plus du manque de prudence épistémique et de la joute intellectuelle, j’ai perçu un (catastrophique) manque de connaissances économiques, sociologiques et politiques dans ces échanges sur Twitter. Pourquoi catastrophique ? Parce que le réchauffement climatique et les problèmes environnementaux sont des phénomènes dont l’origine est fondamentalement économique, sociale, culturelle et politique. On ne peut pas les comprendre sans comprendre l’économie, le sociologique et le politique – cette liste n’est pas exhaustive. Et sans cette compréhension rigoureuse et scientifiquement prouvée, le risque est réel de proposer des solutions inefficaces.

J’ai en effet perçu dans certains échanges un parallèle assez inquiétant avec la réthorique de Didier Raoult sur l’efficacité de l’hydroxycholoroquine contre les formes graves de la COVID-19 : “il y a urgence, alors il faut agir”. Oui, il y a urgence, oui, il faut agir, mais est-ce une raison pour agir avec des solutions dont l’efficacité n’est pas prouvée ? Pour rappel, malgré l’urgence et le besoin d’agir, l’hydroxycholoroquine n’est pas efficace pour lutter contre les formes graves de la COVID-19. L’utiliser, malgré l’urgence, n’aurait donc servi à rien. A-t-on vraiment envie de prendre un tel pari avec nos solutions au réchauffement climatique et aux problèmes environnementaux ?

Oui, il y a une urgence, et c’est précisément parce qu’il y a urgence que nous avons une responsabilité morale à proposer des solutions efficaces. Et pour proposer de telles solutions, il faut bien davantage qu’une connaissance superficielle des phénomènes économiques, sociaux et politiques qui jouent un rôle, je le redis, fondamental dans le réchauffement climatique et la dégradation de notre environnement – et donc dans leurs solutions. Et pour bien s’approprier ces solutions, il faut bien davantage qu’une connaissance superficielle des sciences humaines et sociales, qui permettent d’identifier les solutions efficaces et celles qui ne le sont pas.

Le risque, sinon, est de soigner le réchauffement climatique et la dégradation de notre environnement avec des solutions aussi efficaces que soigner les formes graves de la COVID-19 avec de l’hydroxychloroquine. Ou, pire, avec des solutions qui font empirer le problème. Est-ce vraiment ce que nous voulons ?

Un travail colossal devant moi

Nos échanges sur Twitter et la croissance du nombre d’abonné.e.s m’ont montré votre intérêt pour une analyse rigoureuse de toutes ces questions. Ce n’est en réalité pas la première fois que je constate cet intérêt, et j’avais déjà prévu d’aborder ces questions sur L’Économiste Sceptique. Ce sont des questions qui m’intéressent moi aussi. Mais face à la demande, à la curiosité et à l’enthousiasme, j’ai décidé d’accélérer le calendrier.

Est-ce que L’Économiste Sceptique va devenir “L’Écologiste Sceptique” ? Pas du tout. En fait, c’est même tout le contraire : comme ces discussions sur Twitter l’ont montré, il est nécessaire d’expliquer ce qu’est la science économique pour aborder ces questions. Il est nécessaire d’utiliser la méthode sceptique pour aborder ces questions. Il est nécessaire d’aborder la dimension politique, sans caricature mais sans fausse pudeur, pour aborder ces questions. Et c’est pile les objectifs sur lesquels j’ai construit le reboot de L’Économiste Sceptique.

Il y a toutefois un problème – mais qui, heureusement, a une solution.

Je suis économiste. Mes travaux scientifiques au début de mon doctorat m’ont amené à lire (un peu) la littérature scientifique sur la croissance, mais je ne connais quasiment pas celle sur les liens entre croissance, environnement, énergie et ressources naturelles. L’économie de l’environnement n’est pas vraiment dans mes compétences non plus. Et je ne connais enfin que vaguement l’argumentaire de Jancovici.

Certain.e.s d’entre vous me connaissent déjà, et vous savez que j’évite de m’exprimer sur des sujets que je ne maîtrise pas. De fait, avant de publier du contenu sur ces questions environnementales, je veux d’abord me former à la fois sur la littérature scientifique que je mentionne plus haut, et me plonger dans les arguments de Jancovici. Vous vous en doutez certainement : tout cela va me demander du temps avant de pouvoir écrire des articles. Cette sorte de formation préalable me semble cependant nécessaire pour faire du travail rigoureux et de qualité – et je veux faire du travail rigoureux et de qualité sur L’Économiste Sceptique.

C’est là que le problème arrive : ce temps qu’il me faudra pour me former, je ne pourrai pas l’utiliser pour mener d’autres activités professionnelles. Et quand vous avez (ou allez bientôt avoir, dans mon cas) un doctorat en économie, cela équivaut à renoncer à des revenus substantiels. Après plus de dix ans de galères financières, vous comprendrez sans doute que je sois réticent à l’idée de (trop) renoncer à de tels revenus.

Comment me soutenir

Heureusement, j’ai une solution à vous proposer : comme je l’annonçais en lançant le reboot, j’ai prévu de lancer une version payante de la newsletter. Son objectif est de pérenniser L’Économiste Sceptique. Comme je l’annonçais dans le reboot, la version payante donnera accès à des articles en plus de ceux du jeudi. Je veux en effet que le cœur du contenu de L’Économiste Sceptique reste gratuit, afin d’être accessible au plus grand nombre.

Cette version payante, si bien évidemment vous le souhaitez et si bien évidemment vous le pouvez (il n’y a, et n’y aura, aucune obligation !), est un moyen pour vous de m’aider à pérenniser L’Économiste Sceptique. Et j’en profite pour vous dire que si vous ne voulez, ou ne pouvez pas vous abonner, vous pouvez tout de même aider L’Économiste Sceptique. Ce dernier repose en grande partie sur le bouche-à-oreilles, donc n’hésitez pas à partager mon contenu et à en parler aux personnes qui pourraient être intéressées !

Je profite de ce (long) article d’annonce pour vous annoncer que je dévoilerai les détails de la version payante le mardi 18 mai (à 18h). Et je vous annonce également qu’il sera possible de vous y abonner également dès le 18 mai (à partir de 18h). Si vous êtes déjà abonné.e à la newsletter, vous recevrez par email le 18 mai l’article où je dévoilerai les détails de la version payante. Si vous n’êtes pas abonné.e, n’hésitez pas à le faire pour ne pas le manquer !

Pour finir, j’aimerais vous remercier toutes et tous pour votre soutien et pour votre enthousiasme. En plus de l’arrivée de nombre d’entre vous depuis ce week-end, vos retours sur mon contenu sont très enthousiasmants – et j’ai hâte que nous construisions ensemble la prochaine étape ! À jeudi pour l’avant-dernier article sur les incitations.