15 min. de lectureMicroéconomie contre macroéconomie, l’opposition qui n’en n’était pas une

La science économique est souvent confondue, à tort, avec la seule macroéconomie. Explorons ce qui rapproche et ce qui différencie la microéconomie et la macroéconomie.

Cet article introduit une nouvelle série qui a vocation à présenter la manière dont fonctionne la science économique. Son objectif n’est pas tellement d’introduire des concepts de science économique à proprement parler (comme je l’ai fait avec les incitations), son objectif est de présenter le fonctionnement de la science économique. L’objectif de cette série est que vous puissiez vous repérer plus facilement lorsque vous êtes confronté.e à des travaux de recherche en économie. Et rien de mieux pour commencer une telle série que d’explorer ce qui rapproche et ce qui différencie la macroéconomie et la microéconomie, et de rappeler un certain nombre de faits empiriques qui manquent trop souvent dans le cirque, pardon, débat médiatique.

Nota : il se pourrait que quelques blagues sarcastiques se soient glissées dans cet article. La direction décline toute responsabilité.

En bref

La section En bref vous propose un résumé du contenu de l’article. Très utile si vous n’avez pas le temps de le lire en entier, ou si vous souhaitez en scanner le contenu.

La microéconomie est l’étude de l’échelle micro, c’est-à-dire des agents économiques – les contribuables, les consommateurs, les entreprises, l’État. En un mot : les gens et les organisations au sens large. La macroéconomie est l’étude de l’échelle macro, c’est-à-dire des systèmes économiques dans leur globalité : l’économie d’un pays (l’économie française, l’économie suisse, l’économie belge), d’une zone plus large (l’économie de l’Union Européenne) ou l’économie mondiale.

Grâce à la microéconomie, on va par exemple se demander comment vont réagir les contribuables à une augmentation du taux d’imposition, les consommateurs à un changement des prix, les entreprises à une nouvelle norme ou à une décision de leurs concurrents, ou quels outils l’État peut utiliser pour limiter les émissions d’un polluant comme le CO2. Grâce à la macroéconomie, on va par exemple se demander quels sont les déterminants de la croissance de long terme et les origines des fluctuations économiques de court terme (les booms et les récessions), et la manière d’en atténuer les effets négatifs.

La grande différence entre la microéconomie et la macroéconomie est surtout qu’elles ont des objets d’étude différents. Les opposer, comme on l’entend parfois, n’a guère de sens. Nous avons besoin d’étudier les agents économiques, et nous avons aussi besoin d’étudier les systèmes économiques. Cette opposition a encore moins de sens que depuis les années 1980 et la critique dite de Lucas, les modèles macroéconomiques reposent sur des modèles microéconomiques.

La science économique est pourtant souvent confondue avec la seule macroéconomie. Cette confusion est empiriquement très infondée. Seulement une vingtaine de pour-cent des articles publiés dans les cinq revues scientifiques considérées comme les plus prestigieuses sont de la macroéconomie – ou un champ proche. En outre, la macroéconomie est sociologiquement relativement isolée au sein même de la science économique.

S’ils ne sont pas tous macroéconomistes, quelles recherches font donc les économistes ? Les codes JEL (Journal of Economic Literature) permettent de donner une idée. Et ces codes montrent qu’il y a une diversité gigantesque des travaux menés par les économistes. Ils ne se limitent pas aux seules questions macroéconomiques.

Pour finir, j’aimerais discuter l’argument que la macroéconomie serait davantage concernée par “les grands sujets” que la microéconomie : la croissance, l’emploi ou les finances publiques. Peut-on dire que ceux traités par la microéconomie comme les externalités environnementales, les effets de la fiscalité sur le pouvoir d’achat des contribuables et des consommateurs (c’est-à-dire nous, en fait), l’éducation, la justice et la police ou encore les modes de scrutin électoraux ne sont pas eux aussi des sujets importants ?

Rendez-vous mardi prochain à 18h pour le prochain article Plus, et jeudi prochain à 18h pour le prochain article de cette nouvelle série sur le fonctionnement de la science économique. Si ça n’est pas déjà fait, n’hésitez pas à vous abonner par email pour ne pas le manquer – c’est totalement gratuit.

Microéconomie et macroéconomie : de quoi parle-t-on ?

Un tel article ne pourrait pas commencer sans définir la microéconomie (pour les gens bien) et la macroéconomie (pour… les autres).

La microéconomie est l’étude, par la science économique, de l’échelle micro, c’est-à-dire des agents économiques. La macroéconomie est l’étude, par la science économique, de l’échelle macro, c’est-à-dire des systèmes économiques dans leur globalité.

Pour ce qui est de la microéconomie, on considère comme agents économiques les contribuables, les consommateurs, les entreprises, l’État, et ainsi de suite. En un mot : les gens et les organisations au sens large. Concernant les organisations, en première approximation on va les modéliser comme des agents “boîtes noires”. Mais il existe des sous-champs comme l’économie des organisations, l’économie de l’entreprise ou une partie de l’économie publique (comme la théorie du choix public, qui décortique le fonctionnement de l’État) qui permettent d’ouvrir ces boîtes noires et d’en affiner l’analyse. Les travaux de ma thèse sont, dans une certaine mesure, reliés à l’économie de l’entreprise (voir ce working paper par exemple) – je suis donc microéconomiste, et je fais partie de celles et ceux qui ouvrent (modestement) ces boîtes noires organisationnelles.

Grâce à la microéconomie, on va par exemple se demander comment vont réagir les contribuables à une augmentation du taux d’imposition, les consommateurs à un changement des prix, les entreprises à une nouvelle norme technique, sociale ou sanitaire ou à une décision de leurs concurrents, quels outils l’État peut utiliser pour limiter les émissions d’un polluant comme le CO2 – et ainsi de suite.

Pour ce qui est la macroéconomie, on considère comme système économique l’économie d’un pays : l’économie française, l’économie suisse, l’économie belge. Mais selon la question de recherche, on peut aussi considérer l’économie mondiale, ou des niveaux intermédiaires comme l’économie de l’Union Européenne.

Grâce à la macroéconomie, on va par exemple se demander quels sont les effets de la politique fiscale sur l’emploi (si les impôts sur les entreprises augmentent, est-ce que le chômage augmente aussi ?), de la politique monétaire sur la croissance (si la Banque centrale européenne fixe des taux directeurs très bas, est-ce que cela va favoriser la croissance économique ?), les déterminants de la croissance de long terme, les origines des fluctuations économiques de court terme (les booms et les récessions) – et ainsi de suite.

La grande différence entre la microéconomie et la macroéconomie, outre le fait que l’une soit l’apanage des personnes ayant du bon goût (la microéconomie) et que l’autre soit un mal nécessaire (la macroéconomie), c’est surtout qu’elles ont des objets d’étude différents.

Microéconomie et macroéconomie sont-elles opposées ?

Historiquement, il me semble raisonnable de considérer que la microéconomie moderne a été fondée par la révolution marginaliste (ou néoclassique) à la fin du XIXème siècle, et que la macroéconomie moderne a été fondée par Keynes dans les années 19301.

Lorsque j’étais lycéen (ça date un peu, entre 2002 et 2005, je ne veux aucune remarque à ce sujet sous peine de vous faire log-linériser un modèle DSGE), je me souviens qu’il était défendu par certain.e.s qu’il y aurait une forme “d’opposition” entre microéconomie et macroéconomie. Comme s’il fallait choisir. Je ne sais pas si c’est un argument encore courant aujourd’hui, mais que ce soit le cas ou non, j’ai du mal à le comprendre. Comme je le disais un peu plus haut, la différence principale entre la microéconomie et la macroéconomie est… leur objet d’étude. Nous avons besoin d’étudier les agents économiques, et nous avons aussi besoin d’étudier les systèmes économiques. Pourquoi donc opposer des sous-disciplines qui sont, en réalité, complémentaires ?

Une distinction désormais floue

Cette opposition a encore moins de sens que depuis les années 1980 et la critique dite de Lucas, la macroéconomie est microfondée. Ou, pour le dire dans un français compréhensible : depuis les années 1980, les modèles macroéconomiques reposent sur des modèles microéconomiques. En un sens, les modèles macroéconomiques actuels ne sont rien d’autre que des extensions des modèles microéconomiques2.

Je ne vais pas discuter dans le détail des microfondations dans cet article – ça serait beaucoup trop long. Je vais me contenter de dire que je trouve la critique de Lucas fascinante, extrêmement convaincante, et je la considère comme l’un des apports les plus importants de la discipline. Je pense que cette critique, ainsi que ses implications, font définitivement partie de la science économique. Je la traiterai sans doute dans de futurs articles.

Ce qu’il faut retenir du caractère microfondé des modèles macroéconomiques, c’est que d’un point de vue méthodologique et conceptuel, la macroéconomie actuelle et la microéconomie actuelle font toutes les deux partie d’un même cadre théorique. Les opposer a donc peu de sens.

Les économistes sont-ils tous macroéconomistes ?

Dans l’esprit du grand public et, tristement, d’une partie des journalistes, la science économique est souvent confondue avec la seule macroéconomie. Cette confusion est pourtant empiriquement très infondée.

La macroéconomie ne représente en effet qu’une toute petite partie des publications scientifiques en économie. Dans le graphique ci-dessous, issu de l’article “Nine Facts about Top Journals in Economics” publié par David Card et Stefano DellaVigna dans le Journal of Economic Literature (JEL) en 2013, on constate que dans les cinq revues scientifiques considérées comme les plus prestigieuses, la macroéconomie (en violet foncé) ne représente qu’une toute petite proportion des publications – dans les 10%. Si l’on ajoute des champs habituellement proches de la macroéconomie comme la finance, une partie de l’économie internationale (International) et de l’économie du travail (Labor), on arrive peut-être à une vingtaine de points de pourcentage des publications3.

Chacune et chacun jugera si c’est trop ou trop peu, mais le fait est qu’une minorité seulement des publications scientifiques en science économique portent sur la macroéconomie. La macroéconomie fait bien évidemment partie de la science économique (comme un petit frère un peu gênant mais qui fait partie de la famille), mais comme le montre ce graphique, la science économique est très loin de se limiter à la seule macroéconomie. Ce graphique est en outre cohérent avec d’autres résultats similaires, que je traiterai dans de futurs articles – y compris dans des articles Plus, sans doute dès mardi prochain.

Une macroéconomie isolée

En plus de ne représenter qu’une (petite) partie de la discipline, et bien qu’elle soit microfondée, la macroéconomie est sociologiquement relativement isolée au sein même de la science économique.

Le graphique ci-dessus est une représentation des connexions entre économistes sur Twitter par Christopher Mongeau – que vous pouvez explorer par vous même à cette adresse (le site est un peu long à charger et n’est pas adapté sur smartphone). Les données sont un peu datées (octobre 2019), mais l’histoire racontée par ce graphique est fascinante.

Chaque point représente le compte Twitter d’un.e économiste. Chaque ligne représente une connexion entre deux comptes (un following et/ou un follower). Chaque couleur représente un sous-champ, identifié à partir d’une version condensée de la classification des New Economics Papers (NEP, j’expliquerai ce dont il s’agit dans un prochain article de la série). Voici la liste de ces sous-champs :

On voit qu’il existe deux sous-réseaux assez isolés l’un de l’autre : l’un à droite, multicolore, l’un à gauche, dominé par le bleu. Le bleu représentant… la macroéconomie. La finance, en violet foncé, est assez proche de la macroéconomie. Les macroéconomistes opèrent donc dans leur bulle, ce qui n’est pas autant le cas pour les non-macroéconomistes – dont font partie les microéconomistes.

Le sous-réseau qui n’est pas la macroéconomie (la partie droite du graphique) n’est pas uniforme : il y a des sous-réseaux autour de business economics (en rose pale) et surtout autour de resources economics (économie des ressources naturelles, en orange). C’est à ce sujet étonnant d’entendre cette petite musique que les économistes se ficheraient des ressources naturelles ou de l’environnement. Ce graphique montre littéralement qu’une part substantielle de ces derniers s’y intéressent. Mais bref, ça n’est pas comme si les fausses informations constituaient la brique de base de toute discussion médiatique à propos de la science économique en France.

Pour autant, la partie droite du graphique est nettement plus mélangée que ne l’est la partie gauche du graphique. Ce qui est d’ailleurs cohérent avec ma propre expérience de Twitter : étant microéconomiste, j’y vois très peu de débats entre macroéconomistes – et ceux que je vois passer sont surtout dûs au fait qu’y participent des macroéconomistes que je connais personnellement. Je suis par contre régulièrement exposé à des discussions nettement plus micro, qui sont souvent très en dehors de mon champ de recherche de doctorat. Ma position dans le graphe ne vous étonnera donc sans doute pas4 :

Ce que font réellement les économistes

Vous vous demandez peut-être maintenant ce en quoi consistent réellement les recherches des économistes – si la macroéconomie est finalement si peu courante.

Répondre cette question est plus facile à dire qu’à faire. Il y a en effet une diversité gigantesque des travaux menés par les microéconomistes. Si l’on regarde IDEAS, une interface à la base de données bibliographique RePeC dont je parlerai dans un prochain article, au 1 juin 2021, plus de 62.000 économistes y ont un profil – et 15.000 y sont listés sans y avoir de profil. J’y ai moi aussi un profil. Il ne fait aucun doute qu’un tel nombre de personnes va générer une importante diversité des questions de recherche.

Toujours me concernant (mon sujet préféré, au moins autant que la science économique), ma thèse porte principalement sur l’économie de l’entreprise. C’est, pour l’essentiel, de la pure microéconomie (théorie des jeux, théorie des contrats et économie expérimentale). Dans le même open space où j’ai fait l’essentiel de ma thèse au BETA à Nancy, j’y ai croisé des personnes travaillant sur les marchés financiers des biens agricoles, l’assurance-chômage et ses effets sur l’emploi, les discriminations à l’emploi et les biais cognitifs, l’histoire de la pensée économique, l’organisation et l’efficacité du système de santé français. Et dans un autre open space un peu plus loin, toujours au BETA à Nancy, les thèmes de recherche portent principalement sur l’économie, la forêt et les écosystèmes, et les liens qui les unissent.

Au-delà de mon expérience personnelle, il existe au sein de la discipline des classifications par champs. Il y a celle des NEP, dont j’ai déjà parlé et utilisée par l’auteur du graphique représentant le réseau sur Twitter. La plus importante est celle des codes JEL – Journal of Economic Literature. Ces codes définissent les sous-champs dans la discipline, et sont fréquemment mentionnés dans les résumés des articles pour indiquer ce sur quoi ils portent. Il est extrêmement courant d’associer plusieurs codes JEL à un article. Ce sont d’ailleurs ces codes qui sont utilisés par Card et DellaVigna pour construire le premier graphique que je cite dans l’article.

Je sais que c’est un peu aride de les présenter sous forme d’une liste, mais je ne vois pas comment les présenter autrement5. Et puis une liste aride sera mon hommage à toutes ces personnes qui passent leur temps à parler d’économie dans les médias de manière à la fois inintéressante et incompréhensible – que ce soit pour le commun des mortels, mais aussi pour de nombreux économistes…

  • A : Science économique générale et enseignement (General Economics and Teaching)
  • B : Histoire de la pensée économique, méthodologie et approches hétérodoxes (History of Economic Thought, Methodology, and Heterodox Approaches)
  • C : Méthodes mathématiques et quantitatives (Mathematical and Quantitative Methods)
  • D : Microéconomie (Microeconomics)
  • E : Macroéconomie et économie monétaire (Macroeconomics and Monetary Economics)
  • F : Économie internationale (International Economics)
  • G : Économie financière (Financial Economics)
  • H : Économie publique (Public Economics)
  • I : Santé, éducation et bien-être (Health, Education, and Welfare)
  • J : Économie du travail et de la démographie (Labor and Demographic Economics)
  • K : Économie du droit (Law and Economics)
  • L : Économie industrielle (Industrial Organization)
  • M : Administration des affaires, économie des affaires, marketing, comptabilité, économie des ressources humaines (Business Administration and Business Economics, Marketing, Accounting, Personnel Economics)
  • N : Histoire économique (Economic History)
  • O : Développement économique, innovation, changement technologique et croissance (Economic Development, Innovation, Technological Change, and Growth)
  • P : Système économique (Economic Systems)
  • Q : Économie de l’agriculture et des ressources naturelles, économie de l’environnement (Agricultural and Natural Resource Economics, Environmental and Ecological Economics)
  • R : Économie urbaine, rural, régionale, de l’immobilier et des transports (Urban, Rural, Regional, Real Estate, and Transportation Economics)
  • Y : Catégories diverses (Miscellaneous Categories)
  • Z : Autres sujets spéciaux (Other Special Topics)

Bien qu’aussi longue et fastidieuse qu’une vidéo en deux parties prétendant monter que la science économique est une pseudo-science en faisant un total homme de paille quant à ce qu’est réellement la science économique (inside joke here), cette liste ne donne que les codes JEL de premier niveau. Chaque code est en effet décliné en sous-codes, qui sont eux-mêmes déclinés en sous-sous-codes – et ce sont d’ailleurs généralement les sous-sous-codes qui sont utilisés dans les articles (retenez vos blagues sur les économistes qui aiment les sous-sous, la science économique n’est pas vraiment une “science de l’argent”).

Dans mon dernier article scientifique (à paraître, sans doute vers 2035 vu les temps moyens de publication en science économique – j’en parlerai bientôt aussi), j’utilise une simulation informatique – un modèle multi-agents, pour celles et ceux que ça intéresse). J’associerai sans doute le code C63 à cet article – “Computational Techniques, Simulation Modeling”. J’utiliserai sans doute aussi le code M50 (“Personnel Economics, General”), car la simulation modélise la réaction des salariés d’une entreprise à une “décision” (pour aller vite) de leur direction. Si le cœur vous en dit et que vous avez l’estomac vide, vous pouvez explorer la liste exhaustive des codes JEL sur le site de l’American Economic Association – l’AEA édite le Journal of Economic Literature, et donc la liste de ces codes.

S’il y a, d’après moi, un message à retenir de cette liste des codes JEL, c’est la très grande diversité des sujets d’étude des économistes. Et qu’il est vraiment très, très douteux de réduire la science économique à la seule macroéconomie.

La macroéconomie est-elle l’appanage des “grands sujets” ?

Pour finir, j’aimerais discuter l’argument que la macroéconomie serait davantage concernée par “les grands sujets” que la microéconomie : la croissance, l’emploi ou les finances publiques. C’est par exemple un argument qu’avait utilisé Chris Chavagneux en 2018, pour critiquer la réforme des programmes de SES du lycée :

La réforme envisagée par le gouvernement de l’enseignement de l’éco au lycée vise à tuer la réflexion sur les grands sujets qui intéressent la société pour privilégier la pure technique. #AntiDémocratique

Sans rentrer dans le détail de l’argument, je me contenterai de dire qu’il est à mon sens particulièrement fallacieux. Prétendre, comme il le fait, que la microéconomie serait plus “technique” que la macroéconomie, c’est montrer une méconnaissance à peu près totale des modèles macroéconomiques aujourd’hui dominants – les fameux modèles d’équilibre général stochastique dynamique (Dynamic Stochastic General Equilibrium, DSGE, que j’ai mentionné plus haut dans l’article6). Pour information, voici à quoi ressemble un modèle DSGE séminal (merci à Gauthier Vermandel pour la référence) :

Le premier ou la première qui me dit que ça n’est pas “technique”, je l’envoie calculer des équations de Bellman à double intégrale pendant 4h en écoutant du Julien Doré – no hate contre Julien Doré, c’est juste qu’écouter du Julien Doré n’aidera sans doute pas à résoudre les calculs.

Sans dire que les sujets habituellement traités par la macroéconomie ne sont pas importants, peut-on dire que ceux traités par la microéconomie comme les externalités environnementales, les effets de la fiscalité sur le pouvoir d’achat des contribuables et des consommateurs (c’est-à-dire nous, en fait), l’éducation, la justice et la police ou encore les modes de scrutin électoraux sont des sujets moins importants ? Qu’ils ne sont pas, eux aussi, au cœur, d’un grand nombre de débats importants qui intéressent la société ?

Les recherches en science économique sont donc d’une grande diversité. Il n’y a pas d’opposition autre que stérile entre microéconomie et macroéconomie. Pour toutes ces raisons (et d’autres que je mentionnerai dans de futurs articles), il faut se méfier des caricatures sur lesquelles reposent de nombreuses “critiques” de la science économique – en particulier la généralisation du type “oui mais les économistes”. Il est fallacieux de critiquer une discipline toute entière comme s’il s’agissait d’un monolithe, alors qu’elle est riche, vaste, diverse et complexe – et parfois contradictoire. Et ce, sans naïveté, ni nier que les relations de pouvoir prennent parfois trop le pas sur le débat scientifique à proprement parler. Mais là encore, j’aborderai ces questions complexes et fascinantes dans de futurs articles.

Le prochain d’entre eux sera publié mardi prochain à 18h – pour les abonné.e Plus. Et le prochain de cette nouvelle série sur le fonctionnement de la science économique sera publié jeudi prochain – toujours à 18h. Si ça n’est pas déjà fait, n’hésitez pas à vous abonner par email pour ne pas le manquer – c’est totalement gratuit ! À mardi et à jeudi.

  1. Concernant les deux : de grâce, ne critiquez pas la microéconomie marginaliste ou la macroéconomie keynésienne comme s’il s’agissait de la microéconomie et de la macroéconomie actuelles. L’une comme l’autre ont beaucoup évolué depuis leur fondation – comme c’est le cas pour toutes les disciplines scientifiques. Ça n’a littéralement aucun sens de critiquer une discipline en critiquant des théories vieilles de plusieurs décennies voire de plus d’un siècle.
  2. Il se pourrait qu’à mes blagues sarcastiques j’ajoute ici et là quelques trolls contre la macroéconomie 🙂
  3. Le total dépasse 1 car un même article peut appartenir à plusieurs sous-champs en même temps.
  4. À part Dina Pomeranz et Leah Boustan (et un tout petit peu Justin Wolfers, mais vraiment un tout petit peu), je n’ai pas véritablement d’interactions avec les autres nœuds apparents dans cette version du graphique. Je ne comprends pas très bien pourquoi ils sont mis en valeur.
  5. Les traductions sont de moi. J’ai mis la version originale entre parenthèses.
  6. En vrai, je les aime bien les modèles DSGE. Enfin, je les supporte. Enfin, je tolère qu’ils existent. C’est déjà pas mal 🙂

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Olivier Simard-Casanova

Par Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique