3 min. de lectureNe tirons pas trop vite sur les COP

Ou pourquoi mettre d’accord 200 pays n’est pas une mince affaire

Chères abonnées, chers abonnés,

La COP 26 se déroule en ce moment à Glasgow. Comme son nom l’indique, elle est la 26e édition de ce cycle de conférences où les États du monde tentent de se mettre d’accord sur des solutions au réchauffement climatique.

Je lis et j’entends beaucoup de critiques à l’égard de cet exercice. En soi, rien n’est jamais parfait, et les COP non plus. Mais j’ai plus de mal lorsque ces critiques prennent la forme de moqueries face à ce qui serait des sortes d’échecs “évidents” des COP. Or, peu de celles et ceux qui font ces moqueries réalisent la difficulté consistant à mettre 200 pays d’accord. La théorie des jeux nous explique pourquoi.

Pour commencer, je ne prétends pas que les accords issus des COP sont suffisants pour orienter les émissions de CO2 mondiales en direction d’une trajectoire climatique acceptable. J’entends tout à fait ce type de critique.

Mon vrai problème vient de cette attitude à mon avis désinvolte, consistant à quasiment ridiculiser l’exercice au prétexte qu’il n’aboutit pas aux accords auxquels on aimerait qu’il aboutisse. Déjà, attention au sophisme de la solution parfaite : les COP ne sont peut-être pas parfaites, mais ça n’est pas parce qu’un vaccin n’est pas efficace à 100% qu’il n’est pas utile. Ici, c’est la même chose : quelle alternative plus efficace et réaliste pourrait-on imaginer ?

En fait, je suis disposé à croire qu’il n’y a en l’état pas d’alternative plus efficace aux COP pour négocier des accords internationaux sur le climat. En d’autres termes, nous sommes probablement déjà à l’optimum de second rang : les COP sont probablement l’arrangement institutionnel le plus efficace compte tenu des contraintes. La raison pour laquelle je suis disposé à croire ça est simple : faire converger 200 joueurs sur un équilibre est, en théorie des jeux, extraordinairement compliqué. Un petit exemple va me permettre d’expliquer l’intuition de cette difficulté.

Vous êtes avec un groupe d’amis. Vous devez choisir un restaurant. Commençons avec un groupe de deux personnes : vous et l’une de vos amies. Se mettre d’accord pour trouver un restaurant ne devrait pas être trop difficile, y compris si l’une des deux personnes a une préférence alimentaire spécifique (une allergie, un interdit religieux, etc.).

Passons maintenant à un groupe de dix personnes. La probabilité que l’une de ces dix personnes ait une préférence spécifique augmente. Mais le problème vient surtout de trouver une solution pour satisfaire cette préférence spécifique. Vous ne voulez pas que cette personne rentre chez elle parce que sa préférence n’est pas satisfaite – de la même manière que vous voulez que le plus grand nombre possible de pays signe l’accord climatique. À deux, il est relativement facile de trouver une solution pour satisfaire cette préférence spécifique – un compromis, notre fameux équilibre. À dix, ça sera forcément plus compliqué, car la probabilité plus élevée d’avoir des préférences spécifiques implique que plusieurs joueurs peuvent avoir de telles préférences – avec le risque, lui aussi plus élevé, qu’elles soient incompatibles entre elles, rendant tout compromis impossible.

Ce problème d’incompatibilité des préférences lorsque la taille du groupe augmente rend un équilibre “ambitieux” (un choix de restaurant qui satisfait fortement le plus de monde possible, ou un accord de réduction massive et rapide des émissions de CO2 qu’un grand nombre de pays est prêt à signer) de plus en plus difficile à atteindre. Et le problème est encore pire lorsqu’il y a 20, 30 ou 50 joueurs – alors imaginez à 200.

Le message principal que je veux faire passer est qu’on le veuille ou non, urgence climatique ou non, trouver un compromis ambitieux à 200 joueurs, ou même à 10, 20 ou 30, est un jeu difficile à résoudre. Le simple fait que l’on parvienne déjà de temps en temps à des accords comme l’accord de Paris est en un sens déjà remarquable.

Une des limites de ces accords est qu’ils sont (pour l’instant ?) déclaratifs – concrètement, personne ne pénalisera un pays s’il ne respecte pas ses engagements. Mais peut-on espérer mieux ? Sans doute pas, ou alors l’alternative ne serait probablement que marginalement meilleure.

Cela ne signifie pas non plus qu’il ne faut pas mettre la pression sur nos élus. C’est aussi parce qu’il y a une demande politique pour des politiques publiques favorables au climat que de tels accords sont conclus.

Mais de la même manière qu’on ne peut exiger d’un conducteur électrique qu’il dissipe moins de chaleur parce que ça nous arrangerait bien avec l’isolation, ça n’est pas parce qu’on aimerait, ou qu’il faudrait, que les accords soient plus ambitieux qu’ils peuvent l’être. Attention au wishful thinking – un trope que je lis malheureusement trop souvent de la part de spécialistes du climat qui n’ont manifestement pas été formés aux sciences humaines et sociales. Ce qui plaide, d’ailleurs, pour davantage intégrer ces dernières dans le débat public sur le réchauffement climatique – et ses solutions.

Olivier Simard-Casanova

Par Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique