13 min. de lectureL’humanité n’a jamais été aussi riche

Le réchauffement climatique est le côté face d’un niveau de richesse sans précédent dans l’histoire de l’humanité

Dans mon précédent article sur l’environnement, j’ai introduit un certain nombre de faits stylisés relatifs au réchauffement climatique. En particulier, le caractère exponentiel de nos émissions de CO2 et les profondes divergences qui existent entre blocs géographiques.

Avant de continuer à explorer les données relatives au réchauffement climatique, il me paraît important de faire un détour par des données démographiques et économiques de longue période. L’humanité bénéficie en effet aujourd’hui d’un niveau de richesse sans précédent, et nous n’avons jamais été aussi nombreuses et nombreux sur la planète.

Ces faits stylisés sont importants à avoir en tête, car ils illustrent le substrat sur lequel s’est bâti le réchauffement climatique.

En bref

La section En bref vous propose un résumé du contenu de l’article. Très utile si vous n’avez pas le temps de le lire en entier, ou si vous souhaitez en scanner le contenu.

Saviez-vous que l’humanité n’a jamais été aussi riche qu’en cet instant ? Et si vous lisez cet article demain, ou après-demain, cette phrase sera encore vraie. Il suffit de regarder le Produit Intérieur Brut (PIB) depuis l’an 0 pour s’en convaincre :

Alors certes, la population a également augmenté à un rythme exponentiel au cours des derniers siècles :

Mais si on s’intéresse au PIB par habitant, qui neutralise l’effet de cette croissance démographique, on retrouve la même croissance exponentielle :

Si on s’intéresse aux derniers siècles, on constate qu’il y a deux points d’inflexion majeurs : un premier au cours du 19ème siècle, qui illustre la première Révolution Industrielle et l’émergence du capitalisme, un second après la Seconde Guerre Mondiale.

Dire que l’humanité est aujourd’hui à un niveau de richesse sans précédent n’implique pas que toute l’humanité bénéficie de cette richesse. Il y a en effet des inégalités entre pays, et des inégalités à l’intérieur des pays. Les inégalités entre pays très apparentes si l’on regarde l’évolution du PIB par habitant par grande région :

Il faut toutefois noter que depuis plusieurs décennies, l’augmentation de la richesse bénéficie à un nombre de plus en plus grand de pays – et donc de personnes.

Qu’y avait-il avant l’exponentielle ? La réponse tient en deux mots : la trappe malthusienne. Il s’agit d’une dynamique d’équilibre qui se caractérise à la fois par une croissance économique faible ou nulle, et par une faible croissance démographique. la population est peu nombreuse et dans un état de pauvreté quasi-généralisé. On voit qu’entre l’an 0 et 1700, le PIB par habitant dans le monde dépasse à peine les 1000$ :

Heureusement, cela fait plusieurs siècles que nous sommes sortis de cette trappe malthusienne. Mais cette sortie a eu une conséquence négative majeure sur notre environnement : le réchauffement climatique. Le modèle économique sur lequel est bâtie notre richesse est profondément émetteur de CO2. Toutefois, deux remarques.

La première, c’est que le passé n’est pas toujours un bon outil de prévision de l’avenir. Ça n’est pas parce que le modèle économique est aujourd’hui émetteur de CO2 qu’il le sera encore demain. Des premiers indices émergent qu’un découplage entre la croissance économique et les émissions de CO2 est possible, notamment en Amérique du Nord et en Europe. La seconde est que substantiellement altérer le modèle économique en question sera nécessairement une tâche colossale. Elle n’est, de mon point de vue, pas du tout insurmontable. Il faut juste savoir qu’elle demandera d’importants efforts, et nous préparer en conséquence. Après tout, des personnes gravissent régulièrement et avec succès l’Everest.

Enfin, il faut avoir en tête un point trop souvent oublié : cette augmentation sans précédent de la richesse a permis à l’humanité de bénéficier d’un niveau de vie et d’un niveau de confort eux aussi sans précédents. Tous ces éléments de confort de notre quotidien auxquels nous avons accès si facilement sont littéralement des anomalies historiques. C’est important d’avoir ces éléments en tête, car les solutions au réchauffement climatique, de mon point de vue, ne peuvent pas faire l’économie de la prise en compte des effets positifs de cette croissance économique historique. Ne pas les prendre en compte, c’est prendre le risque que les solutions que l’on propose ne soient politiquement pas faisables.

Une richesse sans précédent

Saviez-vous que l’humanité n’a jamais été aussi riche qu’en cet instant ? Et si vous lisez cet article demain, ou après-demain, cette phrase sera encore vraie.

Si vous ne me croyez pas, et vous avez raison de ne pas me croire, voici la courbe du Produit Intérieur Brut (PIB) mondial entre l’an 0 et 2015 :

Je n’entre (pour le moment ?) pas dans les détails, mais le PIB est une mesure (imparfaite) de la richesse produite chaque année sur un territoire donné.

De la même manière que pour les émissions de CO2, nous avons sur le graphique ci-dessus une exponentielle. En réduisant la période, on constate que le (lent) démarrage de cette exponentielle a commencé au 19ème siècle, avec la première Révolution Industrielle et l’émergence du capitalisme.

C’est cependant surtout après les années 1950 que la phase explosive de l’exponentielle a commencé. Et nous sommes toujours dans cette phase – phase dont je ne m’attends pas qu’elle s’arrête. Dites-vous bien qu’en 2015 seulement, l’humanité a produit plus de 100.000 milliards de dollars de richesse. Ce sont des valeurs proprement colossales.

Mais la population n’a-t-elle pas augmenté ?

Pour autant, me direz-vous, vous avez peut-être en tête que la population mondiale a massivement augmenté au cours des derniers siècles. Et c’est effectivement ce que l’on observe dans les données – avec, là encore, un point d’inflexion après la Seconde Guerre Mondiale :

Comme pour le PIB, si on regarde les données de longue période, il est clair que cette croissance est à la fois récente et sans précédent dans l’histoire de l’humanité :

Pour en revenir à l’augmentation du PIB, dans la précédente section les graphiques portaient sur le PIB total. Si la population augmente, il est logique que la richesse produite augmente elle aussi : si une personne produit par exemple 1000€ de richesse par an, et si la population est multipliée par dix au cours d’une période, alors la richesse totale va être mécaniquement multipliée par dix au cours de la même période.

On peut contrôler pour l’effet de l’augmentation de la population en s’intéressant au PIB par habitant. Avec cet indicateur, si la population augmente, on neutralise l’augmentation du PIB liée à l’augmentation de la population. Et on observe une courbe toute aussi explosive :

On voit nettement les deux points d’inflexion : un premier au cours du 19ème siècle, qui illustre la première Révolution Industrielle et l’émergence du capitalisme, un second après la Seconde Guerre Mondiale.

Là où, en moyenne, un humain produisait une richesse de quelques centaines de dollars au Moyen-Âge ou avant, cette richesse moyenne a été multipliée par 10 ou 20 depuis ! Et si vous vous posez la question de l’allure de la courbe du PIB par habitant sur longue période, voici ce à quoi elle ressemble :

Quid des inégalités ?

Avant d’aller plus loin, j’aimerais (rapidement) discuter de la question des inégalités. Cette question n’est pas directement lié à ce que je veux montrer dans cet article, mais il me paraît important de faire quelques précisions.

Dire que l’humanité est aujourd’hui à un niveau de richesse sans précédent n’implique pas que toute l’humanité bénéficie de cette richesse. De fait, seul un petit groupe de pays a historiquement bénéficié de cette croissance : le monde occidental. C’est très apparent si l’on regarde l’évolution du PIB par habitant par grande région :

Les données que je présente ici sont des moyennes, calculées pour l’ensemble de la population. Pour autant, et comme on le voit également sur le graphique ci-dessus, depuis plusieurs décennies l’augmentation de la richesse bénéficie à un nombre de plus en plus grand de pays – et donc de personnes.

Un deuxième point important sur les inégalités : les habitants au sein d’un pays riche n’ont pas tous accès au même niveau de richesse. Là aussi, il s’agit de moyennes qui masquent une dispersion plus ou moins forte selon les pays. Il y a des inégalités entre les pays, et il y a des inégalités à l’intérieur des pays. J’écrirais très certainement sur ces questions à l’avenir.

Qu’y avait-il avant l’exponentielle ?

Revenons-en à la croissance exponentielle du PIB par habitant. Comme je le disais plus haut, les niveaux de richesse que nous connaissons aujourd’hui sont littéralement jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Je n’ai pas l’impression que ce caractère exceptionnel, sans précédent, soit toujours bien compris. Et tout laisse à penser que cette dynamique économique va continuer – les projections sur la croissance démographique prédisent par contre un retour à un équilibre stable autour de 11 milliards d’habitants vers 2100.

Ce caractère hors du commun pose toutefois une question : qu’y avait-il avant ? La réponse tient en deux mots : la trappe malthusienne. Nommée d’après l’économiste Thomas Malthus, une trappe malthusienne est une dynamique d’équilibre qui se caractérise à la fois par une croissance économique faible ou nulle, et par une faible croissance démographique. En d’autres termes, le niveau de richesse augmentant à peine, et la population augmentant à un rythme sensiblement similaire, la population est peu nombreuse et dans un état de pauvreté quasi-généralisé.

Les points de données sont certes peu nombreux, mais on voit bien qu’entre l’an 0 et 1700, le PIB par habitant dans le monde dépasse à peine les 1000$ :

Si on s’intéresse au PIB mondial, on voit bien qu’il a certes augmenté entre l’an 0 et 1700, mais à un rythme très lent :

Et c’est pareil pour la population mondiale, à qui il aura fallu un temps extrêmement long pour atteindre un milliard d’habitants :

Une trappe malthusienne est une forme d’équilibre stable où il ne fait pas bon vivre.

Un modèle économique fondamentalement émetteur de CO2

Heureusement, cela fait plusieurs siècles que nous sommes sortis de cette trappe malthusienne. Mais cette sortie a eu une conséquence négative majeure sur notre environnement : le réchauffement climatique.

Pour dire les choses autrement : le modèle économique sur lequel est bâtie notre richesse est en l’état profondément émetteur de CO2. C’est un fait scientifique indéniable, que je détaillerai dans de prochains articles. Pour autant, j’aimerais faire deux précisions à mon avis extrêmement importantes.

La première, c’est que le passé n’est pas toujours un bon outil de prévision de l’avenir. En d’autres termes : ça n’est pas parce que le modèle économique est aujourd’hui émetteur de CO2 qu’il le sera encore demain. Si, en 1700, on avait prédit la croissance économique d’ici les années 2000 sur la seule base des données passées, on aurait complètement manqué l’exponentielle. Qui s’est pourtant réalisée. Et de fait, des premiers indices émergent qu’un découplage entre la croissance économique et les émissions de CO2 est possible, notamment en Amérique du Nord et en Europe. Et ce découplage 1) n’est pas un hasard 2) peut être accéléré. J’en parlerai là aussi dans de futurs articles.

La seconde est que substantiellement altérer le modèle économique en question sera nécessairement une tâche colossale. Les injonctions à tout changer d’ici cinq ans font peut-être du bien à ceux qui les hurlent, mais elles ne rendent pas soudainement faisable un changement profond qui demandera des efforts sans précédents.

Il est, à mon avis, extrêmement important d’avoir en tête la montagne qu’il nous faut gravir. Je ne dis pas qu’il est impossible de la gravir. En fait, je dis exactement l’inverse : ça n’est pas parce qu’elle est haute qu’elle est insurmontable. Après tout, des personnes gravissent régulièrement l’Everest. Elles se préparent et s’organisent, et savent que ça ne sera pas une promenade de santé. Mais à la fin, c’est parce qu’elles savent que c’est difficile et qu’elles agissent en conséquence qu’elles réussissent à aller au bout . De mon point de vue, c’est avec cet état d’esprit que nous devons aborder la tâche qui est devant nous : difficile et exigeante, mais surmontable si on fait les choses correctement.

L’alternative serait de dire que tout est fichu. Et je ne sais pas vous mais pour ma part, si tout est fichu, je n’ai aucune envie de faire des efforts dont je sais qu’ils ne serviront à rien. Je préfère au contraire en profiter au maximum tant qu’il est encore temps d’en profiter.

Réussir la transition écologique est sans doute une prophétie auto-réalisatrice.

Les bénéfices de la richesse

J’aimerais conclure par un point important trop souvent complètement oublié dans le débat public. Je ne vais à ce stade pas fournir de données à ce sujet (je pense que vous en avez déjà vu assez !), mais cette augmentation sans précédent de la richesse a permis à l’humanité de bénéficier d’un niveau de vie et d’un niveau de confort eux aussi sans précédents.

Nous ne mourrons plus de faim. Nous avons massivement accès à l’éducation. Nous avons une capacité à nous déplacer partout dans le globe en quelques heures à peine. Nous avons accès à un ensemble de biens et de services uniques. Nous pouvons finement et simplement régler la température de nos maisons. Nous avons accès à l’eau chaude et l’eau courante, accès qui nous permettent de maintenir un niveau d’hygiène sans précédent. Nous avons accès à une médecine avancée, qui s’est récemment illustrée en développant pas moins de quatre vaccins d’une grande efficacité contre la COVID-19 en quelques mois à peine – permettant ainsi de considérablement réduire la durée de la pandémie de COVID-19. Nous pouvons nous divertir dans des salles de cinéma, des salles de sport, des restaurants, des bars et des boîtes de nuit. Nous pouvons aller en vacances relativement simplement. Et j’en passe.

Je ne fais pas toutes ces précisions innocemment. Nous vivons dans cette société d’abondance, et on sait par ailleurs que le cerveau humain n’est pas très adapté pour se projeter dans des situations qui ne lui sont pas familières. D’où l’importance de faire ce rappel que tous ces éléments de notre quotidien dont nous avons l’habitude car nous y avons facilement accès sont littéralement des anomalies historiques. Ça n’est, au sens statistique du terme, pas normal que nous ayons accès à un tel niveau de confort.

C’est important d’avoir ces éléments en tête, car les solutions au réchauffement climatique, de mon point de vue, ne peuvent pas faire l’économie de la prise en compte rigoureuse des effets positifs de cette croissance économique historique. Avec, en particulier, cette question fondamentale : la population est-elle prête à faire le sacrifice d’un tel niveau de confort pour lutter contre le réchauffement climatique ? Si elle n’est pas prête à faire un tel sacrifice, et à moins de lui imposer ce sacrifice de manière non-démocratique (une option que je me refuse catégoriquement à envisager), l’implication est que la seule option politiquement envisageable (et donc envisageable tout court) consiste en une trajectoire qui à la fois permet de réduire les émissions de CO2 et de continuer à améliorer le niveau de confort.

J’espère que cet article vous aura intéressé. Pour ne pas manquer mes prochains articles, vous pouvez vous abonner (gratuitement) à la newsletter. Pour me permettre de continuer à écrire L’Économiste Sceptique, vous pouvez me soutenir financièrement en vous abonnant à Plus – ce qui vous donne également accès à du contenu exclusif. Si vous êtes déjà abonné·e à Plus, merci de votre soutien !

Olivier Simard-Casanova

Par Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique