8 min. de lectureMesurer le désaccord entre économistes

“Les économistes sont en désaccord sur tout” fait partie de ces stéréotypes douteux qui circulent à propos de la discipline

Les économistes, dit le stéréotype, ne seraient jamais d’accord sur rien. Toutefois, cette affirmation est empiriquement vérifiable – et si l’on prend le temps de la vérifier, on constate qu’elle ne tient pas.

Mesurer le désaccord

“Les économistes ne sont jamais d’accord sur rien” est une affirmation dont il est possible d’évaluer la réalité empirique. Et en l’état, il existe une copieuse littérature scientifique en économie sur la mesure du désaccord entre économistes – et cet article se veut le premier où j’explore avec vous cette littérature.

La méthode de ces mesures est souvent la même : le sondage. C’est de ceux de The Institute for Global Markets (IGM Forum) de l’Université de Chicago dont je veux vous parler dans cet article.

Les sondages d’IGM Forum sont intéressants car ils sont menés plusieurs fois par mois, sur des sujets d’actualité. Ils permettent d’évaluer (bien que très imparfaitement, j’en parle plus bas) l’opinion des économistes sur des questions scientifiques en lien avec l’actualité. En explorant cette série de sondages, on constate qu’il y a de nombreuses questions dont les réponses sont finalement (très) consensuelles.

Vaccins et brevets

Prenons l’affirmation suivante, relative à la diffusion des vaccins contre la COVID-19 dans les pays en développement et posée début mai par IGM Forum :

Des vaccins COVID-19 fiables seront plus rapidement disponibles dans les pays en développement si les pays riches paient les compagnies pharmaceutiques au prix normal pour fabriquer et distribuer les vaccins (ou pour en licencier la production et soutenir les producteurs ayant les licences), plutôt que lever les brevets1.

La question de la levée des brevets sur les vaccins est posée depuis le début de la pandémie de COVID-19, et a fait l’actualité lorsque Biden s’est exprimé en sa faveur. Pour autant, l’efficacité de la levée des brevets pour améliorer la distribution des vaccins est loin de faire l’unanimité. Les laboratoires pharmaceutiques n’y sont pas très favorables. Surtout, les experts compétents sur le sujet semblent d’accord pour dire que le problème n’est pas tant les brevets, que les capacités de production. Voici par exemple ce qu’en disait Tania Louis fin avril sur Twitter :

D’après ce que j’ai lu chez des gens qui maîtrisent bien mieux le sujet que moi, [la levée des brevets] ne changerait rien en pratique : c’est la production qui coince.

C’est peu de dire que les économistes interrogés par IGM Forum partagent cette analyse : ils sont 79% à être d’accord que payer les compagnies pharmaceutiques serait plus efficace pour distribuer le vaccin dans les pays en développement que lever les brevets.

La proportion augmente même à 85% lorsque les réponses sont pondérées par la confiance que chaque économiste a en sa réponse.

Il ne s’agit bien évidemment que d’une seule question, mais on voit clairement qu’il n’y a aucune division en deux “camps”. C’est peu de dire que c’est même franchement l’inverse !

Ce sondage sur les vaccins à destination des pays en développement interroge le panel sur une seconde affirmation :

Les bénéfices pour les États-Unis, le Canada, l’Europe, le Japon et les autres pays riches de l’achat de 12 milliards de doses de vaccins contre la COVID-19 aux prix du marché et du don de ces doses au reste du monde, excède les coûts de ces achats2.

Le nombre d’économistes membres du panel qui sont en désaccord avec cette affirmation (qui, contrairement aux apparences, n’est pasune affirmation morale mais une affirmation empirique) est littéralement zéro :

L’écrasante majorité d’entre eux pensent qu’il est moins coûteux que les pays riches achètent des vaccins et les donnent aux pays en développement, que de laisser courir le virus. Et lorsque l’on voit la progression inquiétante du variant Delta dans les pays riches, on comprend bien l’enjeu de contrôler l’épidémie au niveau mondial. C’est d’ailleurs un argument que Macron a utilisé hier soir pendant son allocution télévisée pour justifier l’achat de millions de doses par la France en faveur de pays en développement : éviter l’émergence d’un nouveau variant.

Comme le montre l’exemple sur les vaccins, l’idée d’une science économique pour toujours fracturée en deux camps irréconciliables est loin d’être aussi évidente que ce qu’en disent certains critiques de plateau télé. Je vous invite à explorer d’autres sondages à cette adresse pour vous convaincre que la question des vaccins pour les pays en développement est loin d’être la seule où l’on observe un large consensus.

Pour autant, ce panel a des limites, qu’il faut bien avoir en tête pour en interpréter correctement les résultats.

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Olivier Simard-Casanova

Par Olivier Simard-Casanova

Bientôt docteur en science économique, je suis l'auteur et le fondateur de L'Économiste Sceptique